Berty ALBRECHT

Un engagement dans les luttes du XXe siècle, par Robert BELOT – 3 décembre 2022

 

Professeur d’histoire contemporaine à l’université Jean Monnet (Lyon-Saint-Étienne), titulaire de la chaire européenne Jean Monnet EUROPA, spécialiste d’histoire européenne et de la construction socio-politique de la mémoire.

 

Robert Belot nous a fait découvrir une femme extraordinaire par son engagement, par sa capacité à concevoir un idéal et à aller jusqu’au bout de cet idéal.

 

Née à Marseille le 15 février 1893, de parents d’origine suisse, dans un milieu protestant engagé, Berty Albrecht aurait voulu être chanteuse. Mais après le brevet supérieur, elle a obtenu le diplôme d’infirmière qui lui a permis de travailler dans les hôpitaux de Marseille pendant la première guerre mondiale ; elle a donc été confrontée très jeune à ce que l’homme peut faire de pire à l’homme.

 

 

Plus tard, à Londres, elle va faire la connaissance du fils d’un ami d’affaires de son père, Frédéric Albrecht, d’origine hollandaise et elle épousera en 1918 cet homme de 14 ans son aîné ; ils auront deux enfants. Mais le couple ne va pas bien s’entendre ; lui est plutôt dans les affaires et elle n’est pas du tout dans cette dynamique ; au contraire, ses engagements vont beaucoup heurter son mari.

 

Un combat social pour les femmes

 

À Londres où ils s’installent en 1924, elle va être séduite par la lutte féministe qui se développe. Tout de suite, elle va fréquenter des milieux non conformistes et créer des liens très forts avec divers intellectuels. Elle fera partie d’associations féministes : l’Union sociale et politique des femmes, le Birth control, la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle…

 

Elle retourne en France en 1931 et entre à la Ligue des droits de l’Homme dirigée par Victor Basch. Elle se lie avec Gabrielle Duchêne, féministe, pacifiste pendant la guerre, qui devient en 1934 présidente de la section française du Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme. C’est paradoxal, elle est pacifiste et va se retrouver du côté de ceux qui veulent lutter les armes à la main contre l’oppresseur.

 

Berty va s’illustrer au service du mouvement de la réforme sexuelle. Elle devient secrétaire de l’Association d’études sexologiques. Elle fait une conférence au congrès de la Ligue mondiale pour la réforme sexuelle en 1932. Elle crée en 1933 avec Paul Langevin la revue Le problème sexuel, qui réclame la protection sociale de la maternité, l’éducation sexuelle, la liberté de contraception et d’avortement.

 

Un combat humanitaire pour la liberté et la dignité

 

Avec Madeleine Braun, députée communiste (qui sera en 1946 la première femme vice-présidente de l’assemblée nationale française), elle met en place un comité d’accueil pour les réfugiés allemands victimes du « nazi-fascisme » ; elle accueille des réfugiés dans son appartement et redistribue l’argent qu’elle recevait de son mari.

 

Berty Albrecht rencontre Henri Frenay en 1934, dans sa maison de Beauvallon dans le sud de la France…

 

Frenay venait de la droite lyonnaise, petit bourgeois, père officier, mère pétainiste… alors que Berty Albrecht est déjà bien engagée dans des milieux de la gauche réformiste, voire révolutionnaire. Elle va le transformer et en faire un combattant. Élevé dans l’idéologie anti-allemande, comme tous les petits Français, Frenay va découvrir auprès des réfugiés l’Allemand en tant que victime de la politique nazie. Il va opérer une véritable révolution mentale : il quitte le schéma nationaliste de son éducation pour adopter une approche transnationale et antifasciste. C’est un bouleversement total. Il ne mène pas un combat francoallemand, mais un combat européen pour la liberté !

 

Berty recevait dans son appartement parisien des intellectuels et artistes engagés. Henri Frenay écrira : « J’ai rencontré dans le salon de Berty des gens qui étaient pour moi d’une espèce inconnue, gauche, extrême gauche, libres penseurs, francs-maçons qui m’ont fait découvrir des horizons moraux et psychologiques tout à fait différents de ceux que j’avais connus jusqu’alors. Sans notre rencontre, mon existence en aurait été profondément changée ».

 

Comprendre, agir, alerter

 

Berty et Henri sont très critiques à l’égard de l’impuissance des démocraties à réagir. C’est la faiblesse des démocraties : ne pas savoir réagir face à des régimes qui sortent complètement de la culture démocratique

 

En 1937, Henri sort de l’école de guerre, très bien noté. Il aurait pu devenir colonel… mais il décide, sur les conseils de Berty, d’aller au Centre d’études germaniques de Strasbourg. Il rédige un mémoire de recherche et va devenir un spécialiste de la question allemande. Pour résister au nazisme l’intention humanitaire ne suffit pas, il faut connaître le système auquel on s’oppose. Frenay développe l’idée selon laquelle il faut faire la distinction entre allemand et nazi, et cela explique le fait qu’après la guerre, il militera pour réintégrer l’Allemagne dans le concert des nations, pour éviter une nouvelle guerre.

 

En 1937, Berty de son côté entre à l’école des surintendantes d’usine créée par Jeanne Sivadon pour se mettre au service des travailleuses et des travailleurs. Elle va ensuite se faire embaucher comme surintendante successivement dans quatre entreprises pour connaître ce qui s’y passe concrètement ; elle propose des dispositifs pour améliorer les conditions de travail des ouvriers. Pour elle l’engagement doit reposer sur une connaissance concrète de la réalité.

 

Un combat politique et spirituel pour la France et l’Europe

 

Berty va jouer un rôle fondamental dans la création du plus important mouvement de Résistance de zone Sud : le Mouvement de Libération Nationale (Mouvement de Libération de la France) devenu ensuite Combat. Elle est la « seconde cheville ouvrière du mouvement » (colonel Passy), en charge du secteur social (trouver des logements, des papiers pour les membres eu réseau, des ressources pour leurs famille, etc.).

 

Combat est plus qu’un simple réseau, c’est un mouvement qui repense la société : à côté des tracts, et des circulaires techniques destinées à renseigner les membres actifs, le bulletin de Combat publie aussi des rapports, des études où l’on voit la dimension spirituelle du mouvement, par exemple une étude intitulée « l’Allemagne et le Christianisme »… Les Cahiers clandestins du Témoignage Chrétien vont être publiés sur les presses du mouvement Combat. Il s’agit de résistance spirituelle : « France, prends garde de perdre ton âme », peut-on lire dans le premier cahier. Berty et Henri sont proches de l’intellectuel catholique Emmanuel Mounier comme du pasteur Roland de Pury, qui disait en chaire le 14 juillet 1940 : « Mieux vaudrait une France morte que vendue, défaite que voleuse ».

 

Le but du mouvement Combat est de libérer l’Europe et pas seulement la France. On lit dans le manifeste de Combat en novembre 1941 : « Libérer le territoire de l’ennemi c’est bien ; ce n’est pas assez… » ; l’objectif proclamé est « l’instauration d’une Europe, politiquement, économiquement et spirituellement unie, étape vers l’unité mondiale ». Le 2e manifeste en septembre 1942 reprend cette idée fondamentale : « Il faut tendre vers les États-Unis d’Europe, étape dans la voie de l’unité du Monde » ; et en 1943 on lit encore : « Résistance… Espoir de l’Europe ».

 

Trahisons, arrestations

 

Berty Albrecht a été arrêtée trois fois à la suite de trahisons, deux fois par la police française, la troisième fois par la Gestapo à Mâcon, d’où elle est transférée à Lyon puis à Fresnes. Sa mort est annoncée par les autorités allemandes le 31 mai 1943. Son corps sera retrouvé en mai 1945 dans le cimetière de la prison de Fresnes. On pense qu’elle s’est suicidée par pendaison.

 

Henri Frenay va obtenir qu’elle repose dans le mémorial de la France Combattante au Mont Valérien. Le 15 mai 1943, elle écrivait à son mari : « La vie ne vaut pas cher, mourir n’est pas grave, le tout c’est de vivre conformément à l’honneur, à l’idéal qu’on se fait ». Et Henri Frenay écrira : « elle a tout donné à la Résistance, à la France, son confort, sa liberté, sa famille et maintenant sa vie ».

 

Rédigé par Françoise Lafont

 

Lien vers la vidéo de la conférence :

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