
Cette conférence clôt le cycle consacré à des personnalités françaises du XXe siècle qui ont vécu à la fois une aventure spirituelle et un engagement social.
En introduction, la conférencière indique qu’elle ne parlera ni de la personnalité scientifique, ni de l’homme du désert, que fut Théodore Monod, mais essentiellement de l’homme de foi et de l’homme de vie.
Né à Rouen en 1902, il est mort à Versailles presque un siècle plus tard en 2000.
Il a connu les deux guerres mondiales et fut sans doute le dernier grand humaniste de ce siècle. Il appartenait, comme il aimait le rappeler, à ce milieu « maraboutique » qu’est l’immense famille Monod ; petit fils de Jean Monod et de Louise de Coninck. Dans sa généalogie, on retrouve essentiellement des pasteurs et des scientifiques, avec au passage quelques banquiers.
Il est donc né à Rouen ; dernier de sa fratrie, il déménage en 1907 à Paris avec ses parents où il intègre l’École alsacienne ; il est probablement ce qu’on appelle un élève surdoué et s’ennuie assez vite dans son école. Très tôt il se lie d’amitié avec Jean Bruller, qui prendra le pseudonyme de Vercors.
Après l’École alsacienne, il hésite entre la théologie et les sciences ; il ne fera pas sa théologie, car il a peur de ne pas être digne de son père, brillant pasteur ; et puis il ne voulait pas imposer à sa femme les devoirs et les sacrifices d’une femme de pasteur, qu’il voyait chez sa propre mère. Ses études scientifiques le mènent assez rapidement au Muséum d’Histoire naturelle et à l’ichtyologie. Il va être envoyé en mission d’abord en Bretagne où il arrive en 1921 comme « celui qui ne boit pas ».
Puis c’est le tournant de sa vie, en Mauritanie où il se rend en 1922, puis au Cameroun en 1923. Ses missions sont déterminantes pour son appréhension et sa compréhension du désert et des Maures. Il continuera ses missions en Afrique jusqu’en 1995 ; une dernière, prévue en 1998, n’a pas eu lieu car il est tombé malade. Ses missions scientifiques deviendront des quêtes spirituelles. Il faut rappeler que son père Wilfred fut un très grand théologien. Lui-même dès l’âge de 12 ans va écrire ce qu’il appelle les « 10 commandements du parfait voyageur », propos tout à fait étonnants, mêlant les consignes de sécurité et de politesse, avec des réflexions profondes : « Être heureux. Penser à ceux que l’on aime et qui vous aiment. Et se rappeler que Dieu est là ».
En même temps son père, probablement assez mal compris des instances protestantes, est un ardent défenseur du christianisme social. L’essentiel est partout sauf dans les dogmes. Ce qui compte c’est le christianisme originel, celui des Évangiles, et non la pensée théologisante qui se manifeste dès les épîtres de Paul. Théodore sera un antitrinitaire, c’est-à-dire opposé au dogme de la Trinité.
En Mauritanie, sa compréhension de la région est venue d’un livre Le voyage du centurion d’Ernest Psichari qui est pour lui la porte d’entrée dans ce pays. Lui-même écrit Maxence au désert, en référence au héros de Psichari. Le désert est pour lui une plongée dans l’Ancien Testament. Après le voyage de Mauritanie, c’est en 1923 le Cameroun, pays dans lequel sa vocation de naturaliste peut s’accomplir ; il ramasse les échantillons, observe le désert, écoute les populations.
C’est à cette époque qu’il participe, avec son père, à la création d’un ordre laïc « Le Tiers ordre des Veilleurs » devenu depuis « la Fraternité Spirituelle des Veilleurs », qui prône une vie plus mystique ancrée dans la foi. « La Fraternité spirituelle » a de nos jours une assez grande notoriété. On y récite tous les jours les Béatitudes.
Mais la vie de Théodore Monod est aussi un engagement permanent : ainsi il milite pour la paix, pour la tolérance, et pour le respect de la vie.
Théodore Monod militant de la paix
Il épouse en 1930 Olga Pickova, Tchèque d’origine juive ; ce mariage a pu étonner dans la famille Monod. Il se marie au temple de l’Oratoire avec un sermon prononcé en hébreu par son père. Il aura trois enfants, Béatrice qui sera médecin, Cyrille, disparu en 2019, et Ambroise né en 1938. Ce dernier est un artiste qui réalise des œuvres d’art à partir d’objets de récupération « Le Récup’Art® ».

Sitôt marié, Théodore part à Dakar où il restera 25 ans comme directeur de l’Institut Français d’Afrique Noire. Il participe activement à la vie de l’église protestante locale. Il est à noter que lors de son premier culte au moment de la Sainte Cène, il a demandé à ce que les personnages noirs et blancs communient ensemble et non plus séparément.
La guerre de 1939 est arrivée, il est mobilisé et envoyé sur le front jusqu’à l’armistice où il retourne à Dakar. Le premier drame familial est survenu avec la déportation de toute la famille d’Olga dont aucun membre n’est revenu. Dès lors, il va être chroniqueur à Radio Dakar, puis quand il sera interdit de parole à la radio, il rassemblera ses chroniques dans L’Hippopotame et le philosophe, livre qui sera à son tour censuré. À Dakar, il fait imprimer le livre de Vercors, Le silence de la mer paru clandestinement en France.
Dès cette époque, Théodore Monod affiche son antimilitarisme, ainsi il ne chantera jamais la Marseillaise, notamment lors de la visite du Général de Gaulle à Dakar.
Plus tard en 1945, l’explosion des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, renforcera son pacifisme. Théodore Monod va marquer sa réprobation en respectant un jeûne de 4 jours tous les ans entre le 6 et le 9 août, dates anniversaires de ces catastrophes.
Théodore Monod militant de la tolérance
Une autre marque de sa personnalité fut son amour de la tolérance, apprise en Mauritanie en cotoyant les Maures. Lors de son séjour de 1922 il a beaucoup observé les coutumes locales, il est sensibilisé à l’Islam, ou plutôt aux islams : islam intégriste, islam traditionnel, soufisme. Il entreprend la lecture du Coran et se sent particulièrement attiré par le courant soufi. Théodore Monod va aussi étudier des textes en peul, textes qu’il va traduire avec la complicité d’Amadou Hampâté Bâ, qu’il engage comme traducteur. Ils se rendront ensemble sur la tombe de Tierno Bokar, grand maître soufi.
Théodore s’est aussi lié d’amitié avec Louis Massignon, catholique engagé et grand islamologue, qui avait connu Charles de Foucauld. Théodore et Louis Massignon vont être complices dans la lutte contre la guerre d’Algérie et Théodore signera le Manifeste des 121.
À cette époque, Massignon avait fait le rapprochement entre la légende des « Sept Dormants d’Ephèse » et la légende des « Sept Saints » de Vieux Marché en Bretagne. Massignon avait eu une idée de pèlerinage pour célébrer la parenté des deux légendes, malgré les kilomètres et les religions, pèlerinage auquel Théodore Monod ne participera jamais.
Théodore Monod militant du respect de la vie
Monod est proche de Teilhard de Chardin ; le Muséum les rapproche ainsi que leurs missions à l’étranger. Teilhard de Chardin voulait relier sciences et foi, ce que ne faisait pas Monod, séparant toujours les deux domaines.
Théodore Monod a également connu Albert Schweitzer théologien, philosophe et médecin, dont la femme était aussi d’origine juive. Sur un plan plus philosophique, il a adhéré au concept cher à Schweitzer d’Ehrfurcht (crainte respectueuse) à l’égard d’un Dieu tout puissant que l’on craint et que l’on vénère ; ainsi Job a la révélation de la puissance de Dieu et de la grandeur de l’univers, et reconnaît sa petitesse devant la création : « Maintenant mon oeil t’a vu ; aussi je me rétracte et m’afflige sur la poussière et sur la cendre » (chapitres 38, 39 et 42). Ce concept est un appel au respect inconditionnel de la vie et à la lutte contre tout ce qui la détruit.
En 1998, Théodore Monod est victime d’un AVC chez lui dont il mourra deux ans plus tard.
En conclusion, Théodore Monod a cherché sa voie, toujours fidèle depuis l’enfance à son credo, écrit à l’âge de 19 ans.
Homme de spiritualité, il a vécu pour l’humain dans une démarche toujours de tolérance
Rédigé par Henri Parlier