Les premiers temps du christianisme

Pierluigi PIOVANELLI, Directeur d’études à l’EPHE, section des sciences religieuses, chaire « Origines du christianisme », professeur à l’université d’Ottawa - 20 novembre 2021

 

Pour la première conférence du cycle, Pierluigi Piovanelli a montré comment la recherche des 60 dernières années a modifié le point de vue des historiens sur la naissance des églises chrétiennes. À l’instar de Simon Butticaz dans son ouvrage Comment l’Eglise estelle née ?, les historiens actuels se rangent du côté d’Alfred Loisy (1857-1940), théologien catholique excommunié, qui a développé une conception évolutive du christianisme dans L’Évangile et l’Église (1902) plutôt que du côté du théologien libéral allemand Adolf von Harnack (1851-1930), qui dans Das Wesentum des Christianismus (L’Essence du Christianisme) voulait figer le christianisme dans une essence immuable.

 

« Jésus annonçait le Royaume, et c’est l’église qui est venue » écrivait Loisy. Pour les chercheurs d’aujourd’hui, il est clair que Jésus ne se proposait pas de fonder un mouvement religieux nouveau en rupture avec le judaïsme. Selon Jürgen Roloff (1930-2004), Jésus a été « le fondement et non le fondateur ». Le christianisme est né d’une « tradition mémorielle et sociale » multiple qui s’est développée autour de la figure de Jésus. Il n’y a pas eu une église fondée par le Christ mais une multiplicité de traditions qui toutes revendiquaient la fidélité au Christ et prétendaient posséder la vérité.

 

On sait peu de choses du Jésus historique. C’était un Judéen né en Galilée vers l’an 4 ou 5, qui a eu une activité publique en Galilée dans les années 27-28 et a été crucifié à Jérusalem vers l’an 30. Il était un disciple de Jean le Baptiste ; à la différence de Jean, il ne vivait pas au désert mais prêchait dans les villages. Pierluigi Piovanelli voit en lui un mystique qui a connu des expériences extatiques (au moment du baptême et de la transfiguration) et fut peut-être initié à la Merkava ou contemplation du char du trône divin (thèse défendue par Bruce Chilton, Rabbi Jesus, an intimate biography). Le conférencier le rapproche de certains grands mystiques juifs ultérieurs (Isaac Louria qui a vécu en Galilée au XVIe siècle ou Rabbi Israël Ben Eliezer, le fondateur au XVIIIe siècle du hassidisme).

 

Jésus croyait en une fin imminente du monde et a organisé sa communauté de disciples comme une anticipation du Royaume à venir, en acceptant de façon égalitaire hommes et femmes, pécheurs et justes, savants et ignorants. Il a été considéré comme le Messie, fils de David, qui devait délivrer Israël. Lui-même se désigne comme Fils de l’homme, expression qui signifie « l’homme par excellence » et qui dans le livre de Daniel et dans les Paraboles d’Hénoch désigne une figure angélique autorisée à assister au jugement divin.

 

La mort de Jésus ne prouve pas une rupture avec les Judéens. La crucifixion fut le fait des Romains, Jésus a eu le supplice réservé aux rebelles. L’attitude de Caïphe s’explique par la nécessité de défendre sa communauté face à l’occupant romain. Jésus peut donc être considéré comme un Judéen doué d’une aura exceptionnelle qui a fait l’expérience de Dieu mais ne s’est jamais proclamé Dieu et n’a pas cherché à se séparer du judaïsme.

 

Pas davantage que Jésus, Paul n’a voulu créer une église extérieure au judaïsme. Une nouvelle perspective sur Paul s’est imposée dans le monde anglo-saxon depuis une soixantaine d’années, à travers notamment Krister Stendhal (1921-2008) théologien suédois qui a enseigné à Harvard et John G. Gager (né en 1937).

 

Selon cette nouvelle perspective, loin d’avoir renié le judaïsme, Paul serait un « messianiste juif radical », qui n’aurait aucun problème avec la Thora. À la différence des autres Judéens, il est convaincu que Jésus est le Messie attendu par Israël, mais sur la question du rapport de la grâce et de la loi, il ne se distingue pas du judaïsme de son époque qui n’était plus légaliste et considérait généralement que l’accomplissement des pratiques de la loi était une conséquence de la grâce. Paul n’a pas répudié la loi de Moïse et ne cherche pas à dissuader les Judéens de la respecter. Il ne soutient pas que Dieu a rejeté Israël pour lui substituer une nouvelle communauté de croyants et ne pense pas que le salut des Judéens passe par une conversion. Ses épîtres doivent être lues dans une perspective rhétorique et dialogique, qui tienne compte de leurs destinataires : quand il insiste sur la primauté de la grâce, il ne s’adresse pas aux Judéens restés à l’extérieur des communautés chrétiennes mais il combat certaines déviations internes à ces communautés.

 

Pourquoi Paul a-t-il été obsédé par le salut des non-Juifs, des « nations », alors que Jésus s’était adressé principalement aux enfants d’Israël ? L’eschatologie juive propose diverses visions du rôle assigné aux « nations » dans les derniers temps : selon certains textes, elles seront détruites ou au mieux assujetties à Israël, mais selon Isaïe et certains textes apocryphes (Tobie, Psaumes de Salomon) elles viendront à leur tour rendre hommage au Dieu d’Israël et se convertiront. Paul se voyait peut-être comme le « signe » que selon la prophétie d’Isaïe (66,19) Dieu enverrait parmi les « nations ». Convertir les « gentils » se serait imposé à lui pour préparer le retour du Messie.

 

Paul se montre révolutionnaire par rapport à l’idéologie judéenne et à l’idéologie gréco-latine quand il écrit dans l’épître aux Galates (3, 28) : « Il n’y a ni Judéen ni Grec, il n’y a ni esclave ni homme libre, il n’y a plus mâle ni femelle car vous tous, vous êtes un dans le Messie Jésus ». À l’opposé, les Vies des philosophes de Diogène Laërce rapportent ce mot d’un philosophe qui remercie le ciel de l’avoir fait naître homme et non animal, mâle et non femme, Grec et non barbare. En parallèle Pierluigi Piovanelli cite une des bénédictions du Talmud de Jérusalem : « béni celui qui n’a pas fait de moi un « gentil » (goy), une femme ni un ignorant ».

 

En appelant tous les humains, Judéens et « gentils », à une vie nouvelle sous la puissance de l’Esprit, Paul a tiré les conséquences les plus extrêmes de la messianité de Jésus. Il ne rejette pas la tradition judéenne mais il considère que devant l’imminence du retour du Messie, les différences n’ont plus de sens.

 

Rédigé par Claire Evesque

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