
Par courants il faut entendre des groupes qui ont des concepts théologiques communs. C’est pourquoi Katell Berthelot récuse les expressions souvent employées par les historiens de « judaïsme hellénistique » (qui désigne simplement les penseurs juifs s’exprimant en grec), de « judaïsme sacerdotal » lié au Temple de Jérusalem (dans la mesure où tous les Juifs, même dans la diaspora, se réfèrent au Temple) et de « judaïsme synagogal » (expression non déterminante, puisque les synagogues, dispersées dans tout le monde romain et au-delà, n’ont aucune unité idéologique).
Les sources permettant de connaître les courants idéologiques juifs à l’époque des débuts du christianisme sont rares et émanent majoritairement de leurs ennemis. La source principale est Flavius Josèphe (37-100), Judéen rallié aux Romains, qui dans Guerre des Juifs distingue quatre écoles de pensée chez les Judéens de son temps. Cinq courants seront examinés ici : les sadducéens, les esséniens, les thérapeutes, les pharisiens, les hérodiens (dont on se demandera si c’est réellement un courant), et les sicaires ou zélotes.
Les sadducéens
Ils sont connus par les textes du Nouveau Testament, par des écrits rabbiniques et par Flavius Josèphe. Certains textes de Qumrân sont peut-être des allusions aux Sadducéens.
Leur nom vient de Saddok, qui était grand prêtre à l’époque de David et Salomon. Sociologiquement, ils appartiennent au milieu de l’aristocratie sacerdotale.
D’après Flavius Josèphe, ils apparaissent au IIe siècle avant Jésus-Christ, au moment de la persécution d’Antiochos IV et de la révolte des Maccabées. Ils sont étroitement liés à la dynastie des Hasmonéens, qui règne sur la Judée de 160 à 63 avant Jésus-Christ. Ils la soutiennent contre les attaques des pharisiens.
Les Actes des apôtres soulignent leur lien étroit avec les grands prêtres : « Alors, remplis d’une passion jalouse, le grand prêtre et tous ceux qui étaient avec lui, c’est-à-dire le parti des sadducéens, intervinrent… » (Actes, 5, 17 ; voir aussi Actes, 4, 1-3 ).
Idéologiquement ils s’opposent aux pharisiens à propos de la résurrection des morts et de l’existence des anges, auxquelles ils ne croient pas : « Quand il eut dit cela, il se produisit une dispute entre les pharisiens et les sadducéens, et la multitude se divisa. Les sadducéens, en effet, disent qu’il n’y a ni résurrection, ni ange, ni esprit, tandis que les pharisiens croient à tout cela. » (Actes, 23, 7-8).
Flavius Josèphe ajoute qu’ils rejettent l’idée de prédestination ainsi que celle de jugement dernier : « Quant aux sadducéens, la deuxième secte (ou : école), ils nient complètement l’existence du destin et disent que, quand un homme choisit de faire le mal ou non, Dieu n’y est pour rien ; que le choix du bien et du mal dépend des hommes et que chacun va à l’un ou à l’autre de sa propre décision. Ils nient l’immortalité de l’âme, ainsi que les châtiments et les récompenses dans l’au-delà. » (Guerre des Juifs, II, 164-166, trad. P. Savinel, Ed. de Minuit, p. 243). Selon Flavius Josèphe, les esséniens croient en une prédestination absolue et les pharisiens se situent entre les deux positions.
Certains manuscrits de Qumrân montrent aussi des différences entre sadducéens et pharisiens dans la façon d’interpréter la loi juive. Les sadducéens rejettent « la Thora orale », la tradition d’interprétation qui accompagne le texte écrit et sera recueillie ultérieurement dans la Mishna.
Le groupe des sadducéens semble s’être éteint progressivement après la destruction du second temple par Titus en 70.
Les esséniens
Selon Ernest Renan, le christianisme serait un essénisme qui a réussi.
Les sources classiques sur les esséniens sont Philon, philosophe appartenant à la communauté judéenne d’Alexandrie (vers 20 av. J.-C. – 45 ap. J.-C.), Flavius Josèphe, qui aurait personnellement été initié pendant une année, et l’écrivain romain Pline le Jeune (23-79 ap. J.-C.) qui, sans les nommer, décrit une communauté idéale vivant sans femmes sur les bords de la Mer morte.
Ces trois sources présentent les esséniens comme un communauté de philosophes pythagoriciens pratiquant un mode de vie sobre (végétarisme, ascèse) et vertueux et consacrant leur vie à la prière et à la méditation.
Selon Flavius Josèphe la communauté de 4000 membres environ se composerait de deux groupes distincts : un groupe d’hommes célibataires ou veufs vivant dans la méditation et un groupe d’hommes mariés, autorisés à cultiver la terre. Les deux groupes pratiquent une observance rigoureuse de la loi, en particulier du Shabbat, et ont un grand souci de la pureté rituelle. Ils fonctionnent comme une secte : mise en commun des biens, processus d’admission rigoureux en trois étapes. Ils s’intitulent « Fils de la lumière » et ont une vision très dualiste du monde.
Deux découvertes archéologiques ont mis au jour des documents confirmant et complétant les témoignages antiques sur les esséniens. À la fin du XIXe siècle parmi les manuscrits découverts dans la gueniza (dépôt d’archives) de la synagogue du Caire, deux textes décrivent une communauté très organisée et rigoriste ; ce sont des copies médiévales de textes anciens, dont l’un a été ensuite retrouvé à Qumrân. En 1947 furent découverts dans les grottes de Qumrân plus de mille manuscrits rassemblés et cachés par les esséniens contenant des textes bibliques et des textes concernant leur communauté : des règlements de la vie de la communauté, des hymnes assez proches des psaumes, des commentaires des livres prophétiques (pesharim), un livre eschatologique décrivant la guerre finale, Le Règlement de la guerre des Fils de Lumière contre les Fils des ténèbres, etc…
La preuve que ces manuscrits émanent des esséniens est fournie par la coïncidence des prescriptions très minutieuses qui y sont édictées (comme l’interdiction du crachat) avec les informations fournies par Philon, Flavius Josèphe et Pline.
Les esséniens apparaissent donc comme une communauté dominée par des prêtres, où les règles de pureté que la loi juive impose aux prêtres sont étendues à toute la communauté. La pratique de nombreux bains rituels est une de leurs caractéristiques. S’ils sont proches des sadducéens du point de vue des rites, leurs croyances sont très différentes : ils croient en la résurrection et en l’existence des anges et des esprits mauvais. On s’est demandé si Jésus avait été influencé par les esséniens par l’intermédiaire de Jean le Baptiste, qui comme les esséniens pratiquait l’immersion. En fait Jésus se distingue totalement des esséniens par son interprétation large de la loi et par sa vision très inclusive de la communauté.
Les thérapeutes
Ils sont évoqués uniquement par Philon qui leur consacre le traité De la vie contemplative. Il les décrit comme des philosophes menant une vie ascétique près du lac Mareotis, dans le désert égyptien.
Leur nom vient du verbe grec therapeuein, qui signifie d’une part « servir, rendre un culte à » et d’autre part « soigner, guérir ». Pour Philon ils guérissent l’âme.
Philon les rapproche des esséniens en notant cependant que les esséniens ont des activités agricoles ou artisanales alors que les thérapeutes sont de purs contemplatifs. Leur communauté est formée de gens âgés qui se sont retirés du monde après avoir donné leurs biens à leurs proches ; elle comprend aussi bien des femmes que des hommes, ce qui les distingue des esséniens. Ils vivent dans de petites maisons individuelles (monasteria) où ils prient et méditent la Thora mais ils se rassemblent pour célébrer le shabbat et les jubilées (tous les 49 jours) par des lectures, des méditations, des chants et des danses.
Les pharisiens
« Malheur à vous, scribes et pharisiens, hypocrites ! » (Matthieu 23,13).
Le Nouveau Testament, écrit dans un contexte polémique, véhicule une image très négative des pharisiens taxés d’hypocrisie et de légalisme excessif. Les historiens actuels s’efforcent de déconstruire ce stéréotype qui s’est imposé dans l’imaginaire chrétien, comme une caractéristique de tous les Juifs pratiquants.
Leur nom vient de la racine hébraïque parash qui signifie d’une part « se séparer de » et d’autre part « interpréter ». Les pharisiens se séparent du reste du peuple par une grande exigence de pureté rituelle ; ils pratiquent aussi des repas en commun réservés à leur groupe. Ils constituent une élite qui a une grande influence sur le peuple. On les consulte sur l’interprétation de la Loi ; leur lecture de la Loi forme la Thora orale, qui sera très importante dans le judaïsme rabbinique.
Il n’y a pas de raison pour l’historien de douter des déclarations de Paul, quand il se proclame « pharisien, fils de pharisien » (Actes 23,6 ; voir aussi Philippiens 3, 4-5) et qu’il évoque sa formation sous la direction de Gamaliel (Actes 22,3).
Dans le Nouveau Testament, les pharisiens ne sont pas systématiquement hostiles à Jésus. Il y a une assez grande proximité entre les premiers chrétiens et les pharisiens et l’abondance des passages des Évangiles qui critiquent les pharisiens s’explique par le fait que tout groupe idéologique se dispute de préférence avec ceux qui lui sont proches.
Le courant pharisien a été très influent au premier quart du premier siècle avant Jésus-Christ sous les derniers souverains hasmonéens ; quand la dynastie hérodienne, vassale des Romains, s’installe, certains pharisiens se sont opposés à Hérode (comme en témoigne Flavius Josèphe). Ils ne se définissent cependant pas par une position politique affirmée : vraisemblablement attachés à l’idée d’un Israël indépendant, ils ont été acculés à des compromis avec les Romains, comme tous leurs concitoyens, et ne sont pas dans une opposition absolue, à la différence des zélotes et sicaires.
Théologiquement, les pharisiens sont très attachés à la « tradition des anciens ». Les textes esséniens les critiquent, sous le nom de code d’Ephraïm, comme trop laxistes, au sujet du respect du shabbat et de la purification des ustensiles.
Les hérodiens

Les hérodiens sont mentionnés uniquement dans le Nouveau Testament. Ils y sont cités rarement, toujours en compagnie des pharisiens, dans des situations où ils tentent de piéger Jésus, par exemple à propos de l’impôt dû à César (Marc 12, 13-17 ; voir aussi Marc 3,6).
Certains historiens se sont demandé si le terme d’hérodiens ne serait pas une autre appellation des esséniens, groupe absent du Nouveau Testament ; cette théorie permettrait de retrouver dans le Nouveau Testament les quatre groupes distingués par Flavius Josèphe. D’autres ont émis l’hypothèse, peu admissible, qu’ils représenteraient un groupe qui voyait en Hérode le Messie.
Katell Berthelot arrive à la conclusion que ce terme désignerait non un courant mais des gens à la solde d’Hérode Antipas, roi de la Galilée et de la Pérée, chargés de surveiller politiquement Jésus, comme Hérode avait fait surveiller Jean le Baptiste.
La « quatrième philosophie » : les sicaires et les zélotes
En 6 après Jésus-Christ, la Judée, gouvernée par Archelaos, souverain cruel et incapable, fils aîné d’Hérode le Grand, passe sous l’administration directe des Romains et est intégrée à la province de Syrie.
Les habitants sont alors soumis à deux obligations qui vont susciter des révoltes, le recensement et le paiement de l’impôt de capitation. Flavius Josèphe (Guerre de Juifs II, 118 et 443) et le livre de Actes (5, 34- 37) mentionnent entre autres la révolte de Judas le Galiléen. Flavius précise que ces révoltes sont fondées sur l’argument que les Juifs n’ont d’autre maître que Dieu.
Ces mouvements sont matés pour un temps, mais leurs idées subsistent et se répandent.
Flavius Josèphe (Guerre de Juifs II, 254) note la présence à Jérusalem, vers 50 après Jésus-Christ, de « sicaires » (du latin sica : le poignard), qui poignardent leurs cibles en plein jour dans la ville de Jérusalem. Il les qualifie de brigands et minimise la signification théologique de leur geste pour ne voir en eux que des terroristes. Juif rallié aux Romains, Flavius Josèphe veut faire porter la responsabilité de la guerre des Juifs sur des groupes extrémistes et dédouaner ainsi le reste de son peuple. Ce parti pris se retrouve dans son récit du siège de Massada, dernier épisode de la guerre : les assiégés qui ont résisté jusqu’au bout aux Romains sont pour lui des sicaires en qui il voit des descendants de Judas le Galiléen.
Les zélotes sont une autre faction qui se révolte contre Rome. Leur nom vient de leur « zèle » pour la loi, expression qui renvoie aux livres des Maccabées (1 M, 2, 23-26). Ils apparaissent au moment de la guerre de 70. Sociologiquement ce sont peut-être des paysans dépossédés de leurs terres par la guerre. Flavius Josèphe, hostile à ce groupe, n’évoque pas leurs motivations religieuses.
Dans l’évangile de Luc (6, 15), un des disciples est désigné comme « Simon qu’on appelait le zélote ». Deux hypothèses sont envisageables : soit le terme veut simplement indiquer qu’il est un juif pieux ; soit l’auteur de cet évangile, qui écrit après la guerre des Juifs, commet un anachronisme volontaire pour montrer que les disciples de Jésus venaient d’horizons idéologiques variés et que son appel transcendait les divisions politico-religieuses.
Katell Berthelot conclut son exposé en soulignant que selon les sources d’information les critères de différenciation entre les divers courants du judaïsme ne sont pas les mêmes.
Rédigé par Claire Evesque
Références bibliographiques
• Jérusalem, Histoire d’une ville-monde des origines à nos jours – Vincent Lemire, Katell Berthelot, Julien Loiseau, Yann Potin, Flammarion, 2016
• Histoire des Juifs, Un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours – Pierre Savy, Audrey Kichelewski, Katell Berthelot, PUF, 2020