
Jeanne Chaillet nous propose de suivre l’évolution des rapports entre juifs et chrétiens en Europe, pendant quinze siècles, de l’institution du christianisme comme religion officielle de l’Empire romain (380) à nos jours.
Trois facteurs interviennent dans les relations entre juifs et chrétiens : la position des églises, l’attitude du pouvoir politique, et le comportement des populations. Jeanne Chaillet s’intéressera surtout aux prises de position des églises. Elle souligne que si l’église catholique a fait preuve d’antijudaïsme, elle n’a jamais professé l’antisémitisme : c’est la religion juive qu’elle condamne, non le peuple juif (et encore moins une prétendue race juive).
Panorama historique
Fin de l’antiquité – Dans le dernier siècle de l’Empire romain, les chrétiens, qui avaient longtemps été persécutés, deviennent persécuteurs. Les autorités impériales devenues chrétiennes interdisent aux juifs de faire du prosélytisme, d’épouser des chrétien(ne)s, et d’occuper des fonctions publiques ou militaires. La juridiction rabbinique est abolie.
Haut Moyen âge – Jusqu’à la fin du Xe siècle, la judéophobie se limite au clergé.
XIe siècle – À partir du XIe siècle, les juifs sont ouvertement considérés comme antichrétiens et font l’objet de persécutions et d’expulsions. Sur le chemin des croisades, en Allemagne et en France, on s’attaque aux quartiers juifs des villes traversées.
XIIe – XIIIe siècles – Le troisième concile de Latran (1179) interdit aux juifs et aux chrétiens d’habiter ensemble.
Le quatrième concile de Latran (1215), condamne au bûcher les hérétiques (particulièrement les cathares), mais pas les juifs, par respect des prophéties bibliques. Il impose aux juifs le port d’un signe distinctif (une rouelle cousue sur les vêtements des hommes, un couvre-chef spécial pour les femmes). Devant les violences que le port de ce signe entraîne contre les juifs, le pape Innocent III demande au clergé de surseoir à l’application de cette mesure.
Du point de vue théologique, Thomas d’Aquin (vers 1225 – 1274) situe le judaïsme entre le paganisme et l’hérésie.
À la fin du XIIIe siècle, les juifs sont expulsés d’Angleterre puis quelques années plus tard de France.
XIVe siècle – La haine des juifs se répand dans les populations chrétiennes, attisée par les prédications des ordres mendiants (franciscains et dominicains).
Lors de la peste noire, les juifs sont accusés d’empoisonner les puits.
XVe siècle – Le catéchisme de l’Église catholique enseigne à haïr les juifs comme meurtriers du Christ.
1492 : Après la Reconquista, les juifs d’Espagne sont sommés de choisir entre la conversion ou l’expulsion, sans quoi ils seront exécutés. Des milliers de juifs quittent l’Espagne. Cent-vingt-mille baptêmes sont enregistrés en quelques jours. Les nouveaux convertis, soupçonnés de continuer à pratiquer certains rites de leur ancienne religion, sont appelés « marranos », terme qui signifie « cochons ». Ces Juifs baptisés sont appréciés grâce à leurs compétences et leur réseau financier mais toujours menacés.
XVIe siècle – Au XVIe siècle se propage la psychose des crimes rituels. Les juifs sont soupçonnés d’enlever des enfants chrétiens et d’utiliser leur sang pour célébrer le rituel de la Pâque juive. Malgré plusieurs bulles papales les autorités ecclésiastiques ne parviennent pas à arrêter la diffusion de ce mythe.
La vie dans le ghetto de Venise au XVIe siècle
Le premier métier des juifs à Venise est l’usure, en contrepartie ils paient des impôts colossaux à la République de Venise. Ils exercent aussi les métiers de tailleur (mais ils n’ont pas le droit de vendre des vêtements neufs), d’imprimeur (ils publient le Talmud et la Bible), de médecin et de rabbin. Venise et l’Empire ottoman se partagent le commerce dans la Méditerranée et les juifs ont un rôle diplomatique très actif pour maintenir la paix entre ces deux puissances. Les juifs levantins installés à Venise sont protégés par le sultan.
Les juifs convertis de Venise sont surveillés de très près par l’Église catholique et facilement condamnés comme renégats. Par exemple un juif qui s’était fait baptiser quatre fois, ce qui est canoniquement interdit, est condamné à vingt ans de galère puis au bannissement. Bien qu’ils soient très attachés à leur patrie d’accueil, les juifs de Venise ne sont pas citoyens et vivent constamment sous la menace d’une expulsion. Ils doivent régulièrement demander le renouvellement de leurs concessions.
La Réforme protestante et les juifs
Luther qui espérait que les juifs se convertiraient au christianisme réformé, a eu une attitude de rejet très violente à leur égard, quand il a pris conscience que cette conversion n’avait pas eu lieu. Les sectes puritaines d’Angleterre et d’Écosse et les calvinistes français, du fait des persécutions subies, se sont approprié l’Ancien Testament et ont eu tendance à s’identifier au peuple d’Israël de la Bible.
L’Église catholique voit dans la Réforme protestante une hérésie « judaïsante ». La Contre-Réforme catholique a eu pour résultat une aggravation de la condition des juifs dans le monde catholique.
XVIIe siècle – Dans une Europe dominée par l’Espagne, les juifs sont accueillis dans certains pays comme l’Angleterre, où Cromwell leur a été particulièrement favorable.
En France Blaise Pascal écrit dans ses Pensées : « La Religion Juive est toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses effets. » Mais conformément à la tradition théologique catholique, il considère que le judaïsme aura son accomplissement dans le christianisme.
XVIIIe siècle – Les philosophes des Lumières ont eu des positions contrastées au sujet des juifs. Si Montesquieu et Rousseau réclament l’égalité des droits entre juifs et chrétiens, d’autres comme Voltaire et Diderot dénoncent dans le judaïsme une religion superstitieuse, antirationnelle et antisociale. Leurs attaques contre le christianisme atteignent aussi le judaïsme, source de la religion chrétienne. Pour eux les juifs doivent abandonner leurs croyances et leurs usages pour s’intégrer dans la société moderne.
L’émancipation des juifs est proclamée en France par l’assemblée nationale constituante en 1791.
XIXe siècle – Au cours du XIXe siècle, l’égalité des droits va être accordée peu à peu aux juifs dans les différents pays européens. En France, Napoléon Ier recrée le sanhédrin en 1806.
Mais le XIXe siècle est aussi le siècle de la montée des nationalismes et de l’apparition des théories racistes.
Les juifs sont considérés comme une « race » biologiquement différente, alors qu’il y a des juifs de toutes origines géographiques et ethniques. Une partie des juifs d’Europe de l’Est descendent par exemple des Kazars, peuplade du Nord du Caucase qui s’est convertie au judaïsme et a en a fait sa religion d’état pendant deux siècles (750-950).

S’appuyant sur ces théories racistes, l’antisémitisme se répand dans toute l’Europe. En France, la haine des juifs se manifeste autant à gauche (Fourier) qu’à droite (Drumont) et éclate à l’occasion de l’affaire Dreyfus.
En Russie, sous Nicolas II la police secrète diffuse un faux destiné à discréditer les juifs, Le Protocole des sages de Sion, compte rendu fictif des séances d’un conseil secret juif se proposant de dominer le monde et d’anéantir la chrétienté.
XXe siècle – En Allemagne l’exaltation du mythe teutonique à partir des années 1870 a conduit à une théorisation de l’antisémitisme qui a abouti à la « solution finale » de l’époque nazie. Mais pendant la seconde guerre mondiale il y a eu parmi les chrétiens catholiques et protestants des « justes parmi les nations » qui ont sauvé de nombreux juifs de la déportation.
Le dialogue judéo-chrétien depuis 1945
Après ce rapide survol historique, la conférencière évoque les efforts de compréhension mutuelle entre juifs et chrétiens depuis la seconde guerre mondiale. Les chrétiens ont pris conscience que Jésus est un produit de l’ancien testament, et que sans le judaïsme, il n’y aurait pas eu de christianisme.
Les juifs ont cessé de dénigrer la figure de Jésus et voient en lui un penseur juif éminent et non plus un renégat. Les amitiés judéo-chrétiennes sont un des lieux de rencontre et de dialogue entre juifs et chrétiens.
Les conditions pour un dialogue fécond sont de pratiquer l’écoute mutuelle, d’aller écouter l’autre chez lui (les juifs apprécient par exemple les chrétiens qui savent lire la Bible hébraïque), de ne pas chercher à concilier ou fusionner mais de répondre de sa foi devant l’autre. Il est important que l’effort de compréhension ne soit pas intrusif. Jeanne Chaillet rappelle à ce propos que le philosophe Emmanuel Levinas, qui participait aux rencontres théologiques de Castel Gandolfo, a obtenu du pape Jean-Paul II qu’un carmel ne soit pas érigé à Auschwitz.
L’église catholique et les juifs depuis 1945
Pour terminer, Jeanne Chaillet montre l’évolution de la doctrine et de l’attitude de l’Église catholique au sujet des juifs au XXe siècle.
Si le pape Pie XI (pontife de 1922 à 1939) a condamné le racisme et l’antisémitisme, son successeur Pie XII (pontife de 1939 à 1958) a été peu sensible au sort de juifs pendant la persécution nazie, sauf à celui des juifs convertis. Soixante-dix d’entre eux l’ont remercié en 1945 de son aide. La « prière pour les juifs » a évolué dans un sens plus respectueux : à partir de 1951, elle est prononcée à genoux ; à partir du 1959, le qualificatif de « perfides » disparaît du texte. En 1970 le nouveau missel de Paul VI contient une belle invocation pour le peuple juif. En 1993 le Saint Siège a reconnu l’état d’Israël.
En conclusion Jeanne Chaillet cite un mot d’André Amar (1908-1990) : « Nous attendons que le Messie vienne, vous attendez qu’il revienne. Peut-être que ce sera le même »
Rédigé par Claire Evesque
Références bibliographiques
La conférencière présente cinq livres illustrant la vitalité et la profondeur du dialogue judéo-chrétien.
• Judaïsme et Christianisme, l’écoute en partage, Catherine Chalier et Marc Faessler, Cerf 2001.
• Bruno Charmet, Juifs et chrétiens, partenaires de l’unique alliance. Témoins et passeurs Parole et Silence 2015.
• Le rabbin et le cardinal : un dialogue judéo-chrétien d’aujourd’hui, Gilles Bernheim et Philippe Barbarin, Points 2013.
• Catherine Chalier, Le désir de conversion, Seuil 2011. Dans ce livre est évoqué le déchirement vécu par des penseurs juifs tentés par la conversion au catholicisme (Henri Bergson, Franz Rosenzweig, Simone Weill)
• Robert Badinter, Idiss, Fayard 2018.
