Vers la fin de l’humanité ? Réinventer une organisation humaine mondiale

Isabelle ULLERN, Philosophe, doyenne de la Faculté libre d’études politiques et d’études en économie solidaire (FLEPES) – 7 mars 2020.

 

Après les menaces pesant sur notre environnement naturel, exposées lors des trois dernières conférences, celle du 7 mars était consacrée à l’éclatement de nos sociétés. Isabelle ULLERN nous a proposé « un cheminement méditatif » à travers un univers social en train de se défaire.

 

Isabelle ULLERN est une philosophe qui s’est orientée vers l’éducation des adultes. Elle est doyenne de la Faculté libre d’études politiques et en économie sociale (FLEPES) où elle a créé un diplôme universitaire de médiation socio-religieuse destiné à des agents territoriaux et à des travailleurs sociaux. Elle intervient en particulier dans la prévention de la radicalisation, par le dialogue avec des imams.

 

« Comment à partir de la conflictualité de la société bâtir quelque chose ensemble ? ». Telle est la question à laquelle l’exposé d’Isabelle ULLERN tente de répondre. Elle nous propose une « plongée dans l’effarant », qu’elle veut éclairer à l’aide d’apports philosophiques de diverses sources.

 

Ainsi le texte du djihadiste Muhamad Sidique Khan revendiquant les attentats du 7 juillet 2005 à Londres, discours performatif qui fait advenir ce qu’il dit, peut être relu à la lumière des analyses de Günther ANDERS (1902-1992) sur la « honte prométhéenne ». Cette honte, selon ANDERS, naît du sentiment qu’éprouve obscurément l’homme moderne d’être inférieur aux machines qu’il produit, d’être rapidement dépassé, au point que l’humain devient frappé d’« obsolescence ». L’orgueil du self-made man, qui se glorifiait de s’être fabriqué lui-même et reniait sa dimension charnelle, s’effondre quand il voit les objets qu’il produit lui échapper et le plonger dans un monde infiniment fragmenté. La honte naît aussi du contrat tacite que chacun est obligé d’accepter quand il utilise par exemple un téléphone portable, dont la fabrication repose entre autres sur l’exploitation d’enfants travaillant dans les mines d’extraction des terres rares.

 

Certains éléments de langage du discours djihadiste renvoient au refus d’être « fabriqué » et renversent la honte en fierté : les attentats meurtriers sont présentés comme un « travail » qui n’est plus aliénant puisqu’il vaudrait à leurs auteurs l’approbation divine. Une destruction éthique se joue dans ce discours qui nie « le rapport aimant à la vie ».

 

Il n’est pas nécessaire de descendre dans les abîmes de la haine pour avoir le sentiment que notre monde se défait. Le livre de Jérôme FOURQUET, L’archipel français (2019), qui repose sur des études statistiques, montre l’effondrement des cadres traditionnels à travers lesquels nous pensions et vivions notre rapport au monde. Par rapport aux années 1960, la France a connu un véritable « basculement anthropologique ». Ce basculement est visible dans la reconfiguration des structures familiales et dans l’émergence d’idéologies et de technologies qui contestent la place centrale de l’homme (proposition de donner un statut aux grands singes, apparition de robots androïdes).

 

Jérôme FOURQUET constate une « archipélisation » de la société française liée à l’effacement des oppositions qui la structuraient (destruction de la matrice catholique, effondrement du communisme) et au séparatisme de plusieurs groupes sociaux, que ce soit l’entresoi des élites, ou le repli communautaire de certaines populations immigrées. La recomposition de la carte électorale lors des scrutins de 2017 serait révélatrice de cet éclatement. Sans adopter le ton apocalyptique, le livre de FOURQUET dit à sa façon la destruction d’un mode de relations humaines.

 

Pour sortir de cette « aporie », de cette impasse logique et existentielle, Isabelle ULLERN propose de recourir à la théorie du « conflit créateur » développée en 1905 par Georg SIMMEL (1858-1918). Selon SIMMEL le conflit est en lui-même une forme sociale et il est créateur de formes de vie sociale ; il est un agent de la socialisation (Vergesellschaftung). SIMMEL se place à un point de vue organique, il part du constat que, de même que se rassembler oblige à trouver un lieu de rassemblement, être en conflit oblige à trouver des formes pour dire le conflit, à être inventif. Isabelle ULLERN développe cette idée en soulignant que c’est une erreur de vouloir étouffer la conflictualité, au nom d’une idéologie de la miséricorde, et que la conflictualité doit être travaillée : l’analyse des raisons du conflit est créatrice. Elle retient d’autre part de SIMMEL que c’est dans le concret, le local et non à l’échelle théorique et globale que le conflit peut être travaillé (et non pas résolu).

 

« Comment s’en sortir ? », se demandait déjà en 1983 la philosophe Sarah KOFMAN (1934-1994). Il faut considérer que le conflit est créateur, que les objets technologiques, devant lesquels nous nous sentons dépassés, génèrent des utilisations, qui sont des formes de vie. À partir de là, tout est une question d’éducation, ce qui nous ramène à l’humain.

 

 

Références bibliographiques

 

L’Obsolescence de l’homme

Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle

Günther ANDERS – Éditions de l’encyclopédie des nuisances 2002

 

L’archipel français

Naissance d’une nation multiple et divisée

Jérôme FOURQUET – Seuil 2019

 

Philosophie de la modernité

Georg SIMMEL – Payot 1989

 

 

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