Albert SCHWEITZER

Christian DOUDE van TROOSTWIJK - 19 novembre 2022. Professeur de philosophie et de théologie libérale à l’Université Libre d’Amsterdam et la Luxembourg School of Religion & Society

 

Albert Schweitzer a raconté comment le principe central de sa pensée « respect de la vie » lui est apparu dans une sorte d’illumination lors d’un voyage sur le fleuve Ogooué. Par delà ce mythe d’une révélation subite, Christian Doude van Troostwijk cherche à retrouver les sources des idées de Schweitzer dans ses lectures et ses rencontres.

 

En proclamant « Je suis un « vivre » qui veut vivre au milieu de « vivre » qui veulent vivre », Schweitzer se place dans la lignée de Schopenhauer et de Nietzsche qui ont fait passer la métaphysique d’une pensée de l’être à une pensée du vouloir.

 

Comment dans l’impératif « respect de la vie » se concilient les deux dimensions apparemment antithétiques de la spiritualité, c’est-à-dire de l’intériorité, et de l’engagement qui est ouverture au risque ?

 

 

La formation des idées de Schweitzer

 

Trois mots clés sont au cœur de la vie et de la quête d’Albert Schweitzer : la Vie, le Christ et l’Art. Derrière ces trois mots, il y a trois mystères :

 

En tant que médecin, il se demande « Comment est-il possible qu’il y ait de la vie ? »

En tant que pasteur, fils de pasteur, il se demande « Qui était réellement le Christ ? »

En tant qu’organiste, il trouve dans l’art une puissance mystérieuse qui nous fait vivre.

 

Né à Kaysersberg, dans l’Alsace annexée au Reich allemand, il passe son enfance à Gunsbach, où son père est pasteur. Il fait ses études secondaires à Mulhouse, hébergé par son oncle Louis. En parallèle il reçoit les leçons d’orgue d’Eugène Münch. La musique sera un élément essentiel de sa spiritualité. Mais comment ce qui est du domaine de l’esthétique peut-il conduire à un engagement éthique ?

 

Pour ses études supérieures, Albert Schweitzer suit les cours de la Faculté de Théologie de Strasbourg. Il est fortement influencé par le professeur néo-kantien Theobald Ziegler. Pour préparer sa thèse de philosophie sur la philosophie de la religion chez Kant, il passe un semestre à Paris chez sa tante Mathilde qui l’introduit dans le milieu artistique qu’elle fréquente. Il prend des cours d’orgue auprès de Charles-Marie Widor et des cours de piano auprès de Marie Jaëll-Trautman, tout en rédigeant sa thèse de philosophie pendant la nuit.

 

Le mystère de l’Art

 

La seule note de bas de page de la thèse de Schweitzer est une citation de Widor : « La musique est une expression de la volonté de vivre qui nous dépasse ». Il considère que par la musique nous nous donnons à la volonté de vivre universelle.

 

Quoique ayant des théories opposées à celles de Widor, Marie Jaëll-Trautman a exercé aussi une grande influence sur les conceptions musicales de Schweitzer. Elle a écrit une méthode du toucher pianistique, que Schweitzer a traduite en français. Pour elle le toucher est conditionné par une participation de tout le corps ; elle imagine des exercices permettant à la main de prendre le pas sur le cerveau. « Ce n’est pas moi qui joue, il y a quelque chose en moi qui se joue ». Le musicien doit oublier qu’il joue et se donner à la musique. Il y a dans la pratique musicale un engagement qui consiste à s’oublier pour se connecter à plus grand que soi.

 

Dans les deux livres que Schweitzer a ensuite consacrés à Bach, il projette ces théories sur son musicien préféré : pour lui Bach épouserait inconsciemment la volonté de vivre universelle. Le contexte baroque dans lequel Bach compose n’est pas pris en compte. Schweitzer est fasciné par Wagner autant que par Bach. Vues d’aujourd’hui, ses théories musicologiques paraissent très datées.

 

 

 

Après sa thèse de philosophie, Schweitzer a soutenu deux thèses de théologie. Dans la seconde intitulée Le secret de la messianité et de la passion de Jésus, il s’interroge sur l’eschatologie de Jésus, c’est-à-dire sur les conceptions de Jésus au sujet de la fin du monde. Adepte de la méthode historico-critique qui dominait la théologie allemande depuis Lessing, il ne veut croire que ce que Jésus lui-même croyait, croire avec Jésus plutôt que croire en Jésus. Mais il se heurte à une difficulté : les croyances de Jésus au sujet de l’imminence de la fin du monde ne se sont pas vérifiées, la fin du monde n’a pas eu lieu. Schweitzer en conclut la foi est moins un savoir qu’un vouloir. Le contenu épistémique des Évangiles est contestable mais la posture éthique de Jésus reste valable pour donner un sens à notre vie.

 

C’est dans les épîtres de Paul, auquel il a consacré un livre, que Schweitzer trouve une réponse. Paul lui révèle qu’on a tort de dire que le royaume de Dieu n’est pas encore arrivé. La résurrection marque le début du royaume de Dieu sur terre. Le royaume est présent dès qu’une personne en aide une autre à se redresser. Le mystère du Christ pousse donc à l’engagement éthique.

 

Le mystère de la Vie

 

Outre Schopenhauer et Nietzsche déjà mentionnés, la source de l’éthique schweitzerienne du respect de la vie est Goethe. Schweitzer a été marqué par un court poème du Divan occidental-oriental où l’écrivain dit le doute et le sentiment de culpabilité qui l’ont envahi au moment où il a tué une araignée : « est-ce que j’étais en droit de le faire ? est-ce que Dieu n’a pas voulu qu’elle ait part comme moi à l’existence ? »

 

« Respect de la vie » va impliquer pour Schweitzer conserver, promouvoir et améliorer la vie. Ce principe n’est pas d’ordre réflexif, c’est une réaction quasi organique, une expression en nous de la volonté de vivre universelle, comme si une voix de la nature nous avertissait de ne rien faire contre la vie. Il s’agit de vivre en harmonie avec le dynamisme de la nature.

 

Unité de la pensée de Schweitzer

 

Philosophiquement, Schweitzer adhère au criticisme kantien. Kant distingue les choses que l’on peut expérimenter dans le temps et l’espace, qui sont objets de connaissance, et ce qu’on ne peut pas expérimenter. La liberté, Dieu, le monde, le moi sont des idées mais ne peuvent pas être des objets de connaissance.

 

Pour Kant la liberté est l’espace des choses non déterminées, le lieu où peut commencer quelque chose de nouveau. Dieu se trouve dans cet espace.

 

Entre les deux sphères, celle de la nature déterminée, connaissable, et celle de la liberté, il y a un gouffre. Car d’une description du monde naturel, on ne peut déduire une injonction morale. Mais en réalisant ma liberté, je crée un fait qui va s’inscrire dans la sphère du connaissable. Comment s’opère ce trajet de la liberté à la nature et inversement ? Kant répond que pour prendre une décision, on a besoin d’un signe de la nature et que ce signe est souvent d’ordre esthétique. On a besoin d’une motivation esthétique pour prendre une décision éthique. C’est pourquoi par exemple la tradition religieuse doit être approchée non comme un ensemble de connaissances mais comme une source d’inspiration.

 

L’importance décisive attribuée à l’esthétique peut conduire cependant à des entraînements dangereux. Pensons à la beauté de la musique de propagande ! Le garde-fou qui aide Schweitzer à trancher devant certaines séductions esthétiques, c’est le principe du respect de la vie. Il faut projeter vers l’avenir les conséquences de mon action sur le monde et ne pas considérer seulement ma motivation ; ce travail d’imagination est aussi une activité esthétique.

 

Ainsi pour Schweitzer notre devoir et notre vie spirituelle se situent entre deux expériences esthétiques.

 

Rédigé par Claire Evesque

 

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