Antoinette BUTTE

Conférence de Christophe HOUPERT, Pasteur de l’Église protestante unie de France – 28 janvier 2023.

 

Le conférencier débute par une citation d’Antoinette Butte : « Quelqu’un parle dans l’intimité du silence et l’être humain entre dans le tourment car c’est un grand tourment de savoir où et comment engager sa vie ». Puis il pose la question : « Qu’est-ce qui nous met en mouvement ? Qu’est-ce qui conduit à engager sa vie au risque de la perdre » ? Nos racines (catholiques, protestantes), nos convictions, notre éducation sont un terreau que vont enrichir nos rencontres, nos expériences personnelles et nos lectures. Mais il semble que pour A.B. ce fut essentiellement une expérience mystique qui fut déterminante, après une période quasi agnostique, une rencontre avec Dieu, en 1918.

 

Elle va traduire cette rencontre en engagement après une période transitoire de 7 à 8 ans. Cette période est riche d’expériences concrètes avec les animatrices et fondatrices des mouvements unionistes, et riche d’actions de terrain à la Maison Verte et à l’Armée du salut, mais pour A.B. l’écoute de l’Esprit saint est fondamentale. Pour elle l’engagement pris en conscience, n’est pas le même que l’engagement à l’écoute du Christ. Par une réhabilitation de la dimension mystique de l’Église, elle souhaite souligner l’importance de la Sainte Cène, de la prière, de la liturgie comme prière collective.

 

 

 

Biographie

 

« L’Évangile est-il vivable aujourd’hui ? Il faut le vivre pour le savoir », nous dit A.B.

 

Antoinette Butte naît en 1898 à Lunéville. Son père est catholique, originaire de Lorraine, lieutenant dans 9e régiment de dragons, et sa mère luthérienne, originaire de Wissembourg en Alsace. C’est une jeune fille d’un milieu bourgeois, avec un parcours en partie parisien. Elle reçoit une éducation protestante de tendance libérale. À partir de 1913 elle est pensionnaire rue de Lisbonne à Paris. Son père est tué en 1914 au début de la guerre.

 

De 1910 à 1914 elle découvre le scoutisme avec ses sœurs, puis de 1915 à 1922 elle fréquente le Foyer de la rue de Naples, où une première troupe d’éclaireuses est crée par Élisabeth Fuchs. En 1916 elle crée une troupe à la Maison Verte. Elle adapte le Système des patrouilles de Roland Philipps et participe à la rédaction d’un premier Manuel des Éclaireuses, (institution de l’uniforme avec la cape, les insignes, le foulard, etc…). En 1918 elle est évacuée avec des enfants sur Nemours. En 1919 elle crée une section de formation de cheftaines au Lycée Victor Duruy, pour mener des actions dans les quartiers populaires. En 1920 elle retourne avec sa famille à Lunéville, d’où elle crée des troupes d’éclaireuses dans l’Est de la France. Après avoir participé comme commissaire nationale adjointe au premier congrès national des éclaireuses unionistes à Lyon, elle quitte le niveau national pour devenir commissaire régionale pour l’Est de la France. En 1921 elle participe à Épinal au congrès fondateur de la Fédération Française des Éclaireuses, groupement fédératif, interconvictionnel, avant que les différentes églises ne créent leurs propres mouvements. Elle est à cette époque avocate stagiaire au barreau de Nancy, ce qui est original pour une femme à cette époque, les premières avocates ayant pris la robe en 1900.

 

Pendant deux ans (1922-1924), suite à une grande fatigue, elle est malade. Dans un repos complet elle prend le temps de beaucoup réfléchir, de faire un approfondissement qui est à la fois déconstruction et reconstruction. Elle a vécu une expérience mystique en 1918, mais qui n’est pas une recherche de mysticisme. De retour à Paris en 1924 elle reprend son activité avec les Éclaireuses, mais en s’accordant trois jours de retraite spirituelle par mois. Elle décline un engagement à l’Armée du Salut. Elle s’inspire de l’expérience des Veilleurs créés en 1923 par Théodore et Wilfred Monod, elle rencontrera personnellement ce dernier en 1927. Il la met en contact avec Diane de Watteville qui veut créer un lieu de retraite.

 

Le 3 octobre 1929 A.B. commence seule et sans aucun moyen financier, l’accueil dans un lieu de retraite spirituelle à Saint-Germain-en-Laye. Elle sera rejointe par trois anciennes éclaireuses. Elle écrit L’Incarnation. La Sainte Cène. l’Église. En 1937 un nouveau lieu est fondé dans le domaine de Pomeyrol.

 

Pendant la guerre la maison de Saint-Germain est réquisitionnée, les anciennes éclaireuses, compagnes d’A.B., sont mobilisées pour s’occuper des réfugiés. Certaines la rejoindront à Pomeyrol, lieu d’accueil pour les rencontres religieuses mais aussi pour les réfugiés ou les fugitifs. Quand le château de Pomeyrol est à son tour réquisitionné, les occupantes se réfugient dans un centre d’accueil de la CIMADE, « le Mas du Diable ». En 1941 les « thèses de Pomeyrol » ont été rédigées à Pomeyrol par des pasteurs et responsables de mouvements protestants, mais Antoinette ne les a pas signées.

 

Le lieu de retraite devient en 1951 une communauté, reconnue par l’Église Réformée de France en 1953. Des liens étroits sont pris avec la communauté de Taizé dès 1953. Pendant la guerre d’Algérie deux sœurs sont envoyées en Algérie pour vivre la vie des familles algériennes et partager leurs souffrances. A.B. écrit des ouvrages spirituels. En 1950 elle écrit une traduction française du Cantique des cantiques, en 1963 elle rédige L’Offrande, office sacerdotal de l’Église, qui sera publié en 1965.

 

En 1975 A.B. renonce à la direction de la Communauté, et fait une relecture de sa vie. Elle décède en 1986 à l’âge de 88 ans. Les sœurs publieront un recueil posthume des lettres échangées avec de nombreux correspondants, sous le titre de Semences.

 

Un engagement social ?

 

L’engagement des éclaireuses a-t-il contribué à l’émancipation de la femme en général et particulièrement des femmes des classes défavorisées ? La question est discutée. Ce qui est acquis, c’est que plusieurs des femmes passées par les éclaireuses ont été actives dans les mouvements féminins et même féministes. On a vu dans ces œuvres une filiation avec le christianisme social mais pour A.B. la dimension sociale n’est pas essentielle.

 

De même on peut s’interroger sur la signification de la position d’A.B. au sujet des « Thèses de Pomeyrol ». Une quinzaine de pasteurs et quelques laïcs furent accueillis à Pomeyrol (dont Madeleine Barot, le pasteur Visser’t Hooft, et plusieurs figures du protestantisme) les 16 et 17 septembre 1941 où ils rédigèrent les « Thèses de Pomeyrol ». Le thème était de porter une parole confessante, indépendante et théologique, face à l’État, à sa politique antisémite, aux internements dans les camps, mesures manifestement contraires à l’éthique chrétienne. Ces thèses s’inspirent des écrits de Karl Barth. A.B. ne les a pas signées, en se référant au chapitre 13 de l’épitre aux Romains, qui recommande la soumission aux autorités et une neutralité face à la politique. Son engagement est l’accueil intégral de tous, quelles que soient leurs tendances.

 

Comment Antoinette Butte articule foi et engagement, son approche de la présence au Monde du chrétien et de l’Église

 

« Ce qui caractérise le chrétien ce ne sont pas ses activités, mais la foi et la prière. » Antoinette Butte est très sévère pour les œuvres et les engagements trop humains. Le bien est un fruit qui naît de la dimension spirituelle. Il faut écouter ce que Dieu attend de moi. Pour le savoir, il faut baigner dans la prière. Tout est incarnation de Dieu, dans la nature et dans l’homme. L’Église institution va se transformer en une Église incarnation, qui se présentera sous forme de petites communautés de base, variées, œcuméniques. Ces communautés vont ensemencer le Monde. L’Église du XXe siècle doit basculer dans un nouveau modèle, comme l’Église du IVe siècle. Elle insiste sur la nécessité de réhabiliter la dimension mystique de l’Église, sur l’importance de la Sainte Cène, de la liturgie, de la prière communautaire. Nécessité d’être à l’écoute du Saint Esprit pour pouvoir se confronter à la réalité du Monde. Chaque vocation est individuelle, on doit suivre les « signes de piste grâce à la prière ».

 

Tout revient à vivre en Christ et par la foi. Pour A.B. il faut éviter la présence à « bas-prix ».

 

Rédigé par Éric Chapal et Claire Evesque

 

Lien vers la vidéo de la conférence :

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