Bilan – Espérance

Conférence de Stéphane Lavignotte, pasteur, théologien, coordinateur de la « Maison ouverte », Mission populaire évangélique à Montreuil, 26 avril 2024

 

Pasteur de l’église protestante unie Stéphane Lavignotte a une double activité de mitemps à la maison ouverte à Montreuil de la mission populaire évangélique et un autre au secrétariat national de la mission populaire.

 

Il fait un travail de terrain et donne également des cours d’éthique à la Faculté Théologique Protestante de Bruxelles ainsi que prochainement à la Faculté Théologique de Strasbourg.

 

Pour faire le lien avec les problèmes de l’écologie, Stéphane Lavignotte a baigné très tôt dans les problématiques écologiques puisqu’il a vécu à Poitiers dans une famille très engagée sur ce plan.

 

La thématique de l’espérance est très présente dans la théologie du christianisme social, courant dans lequel s’inscrit la mission populaire.

 

En matière de théologie l’espérance a un objet, elle nourrit à la fois une espérance personnelle, mais aussi une espérance du monde.

 

Pendant très longtemps, c’était l’espérance dans le royaume de Dieu empreinte d’optimisme, mais aujourd’hui la catastrophe climatique a déjà commencé, interdisant de « vendre » une espérance à bon marché.

 

I – L’espérance dans la tradition chrétienne

 

On peut distinguer trois attitudes dans la tradition chrétienne face à l’espérance du Royaume.

 

1. L’espérance du retour proche du Christ

 

La première génération de chrétiens croit en un retour imminent du Christ. Paul écrit aux Corinthiens « le monde tel qu’il est, ne durera pas longtemps » et invite à se retirer du monde.

 

La conviction que la fin du monde est proche a animé à différentes époques des mouvements apocalyptiques messianiques qui cherchent à anticiper cette venue et à vivre sur terre dans des communautés annonçant le Royaume. On peut citer les disciples de Thomas Münzer au moment de la Réforme, le mouvement des niveleurs en Angleterre au XVI-XVIIe siècle etc…

 

Au XIXe siècle le courant du christianisme social est animé par la conviction que « le royaume » pourrait arriver prochainement.

 

2. Vivre l’espérance dans la durée

 

Finalement le Christ ne vient pas. « Jésus annonçait le royaume et c’est l’Église qui est venue » (Alfred Loisy). Il faut s’installer dans le temps, l’arrivée du royaume peut prendre plusieurs décennies.

 

Mais l’espérance d’un « grand soir » reste présente, elle nourrit en particulier les mouvements socialistes. Dans les années 1950-1970, on croit encore au grand récit révolutionnaire.

 

Dans Le Principe espérance (1953-1959) Ernst Bloch, philosophe marxiste hétérodoxe, considère que l’utopie du Royaume est un « complexe psychologique et moral » qui joue un rôle dans le processus révolutionnaire. Le plus vieux rêve de l’humanité, celui d’un univers pacifié « où le loup habitera avec l’agneau » (Esaïe 11,6), d’un monde où les puissants seront abaissés (Apocalypse de Jean), a un potentiel révolutionnaire que les marxistes ne doivent pas négliger. Pour Bloch l’espérance théologique doit se manifester concrètement dans ce monde.

 

Cette position a entraîné un débat avec le théologien Jürgen Moltmann.

 

Pour Moltmann (Théologie de l’espérance, 1964) la foi n’a de sens que si elle s’élargit en espérance mais réciproquement l’espérance sans la foi est une utopie sans fondement et n’ouvre qu’un horizon limité. C’est le fait historique de la résurrection du Christ qui pose les bases de l’espérance pour toute l’humanité, une espérance qui dépasse la simple amélioration des conditions de vie et nous projette au-delà de l’histoire.

 

L’eschatologie de Jürgen Moltmann, c’est-à-dire sa vision de la fin des temps, est-elle trop optimiste ? Dans Le Dieu crucifié (1972), il prend en compte les douleurs du temps. La résurrection qui offre un futur à l’humanité est la résurrection d’un crucifié, d’un homme qui a souffert. Dieu prend en compte les drames de l’humanité, il existe pour les « sans » espérance. Dans ce livre, Moltmann dialogue avec les théologies de la libération nées en Amérique du Sud à la suite de coups d’état militaires qui ont entraîné des répressions cruelles. Comment croire à la résurrection malgré les tortures ?

 

Moltmann s’engage alors dans la théologie politique. Selon lui la communauté chrétienne devrait déclencher des actions d’espérance, de fraternité, de libération ; il développe une ecclésiologie (réflexion sur l’église) messianique qui a été très à la mode dans les années 60-70.

 

La Maison verte qui date de 1973 a été créée par des gens « bousculés par le message révolutionnaire des évangiles ». C’était l’espérance très forte des années 70.

 

3. Espérer dans l’incertitude

 

Peu à peu les communautés chrétiennes ont perdu toute certitude sur la survenue de la fin des temps. Nous ne savons « ni le jour ni l’heure ». Dans cette incertitude, les Évangiles donnent une consigne : « tenez-vous prêts » (Luc 12, 35-40).

 

Dans la première moitié du XXe siècle, d’un point de vue séculier, il n’y a plus de place pour un grand récit exaltant permettant de se projeter dans l’avenir (écrasement de la commune de Paris, tragédie de la guerre 14-18, montée du totalitarisme dans les années 30).

 

Albert Schweitzer revisite la question de l’espérance. Pour lui le Christ annonce un monde à venir qui nous impose dès à présent d’être différents du monde ambiant : « Suis moi » nous dit Jésus. Dans le cadre de cette « eschatologie conséquente », je dois être prêt.

 

On retrouve cette idée dans « l’eschatologie présentéiste » de Karl Barth et de Rudolf Bultmann : la possibilité d’une vie nouvelle promise par l’Évangile ne se situe pas à la fin des temps mais est offerte à chacun à chaque instant. Leur vision centrée sur le choix individuel est critiquée par Bloch pour qui l’espérance est collective.

 

II – Espérer en situation de catastrophe

 

Demain apparaît pour beaucoup comme catastrophique. Qu’est-ce alors que l’espérance dans une situation d’impasse ?

 

Pour Ellul (L’Espérance oubliée, 1972) l’espérance n’a justement de sens que là où plus rien n’est effectivement possible, là où on se heurte à un mur absolu. Elle est « passion de l’impossible ». Elle n’est plus espérance du royaume mais devient une espérance sans objet. Elle change de lieu et présente trois aspects.

 

1. La « suivance » (Nachfolge) ou le « tenir bon »

 

Après l’échec de son séminaire contre le nazisme, alors que « tout se ferme », Dietrich Bonhoeffer dans Nachfolge (traduit en français par Le Prix de la Grâce) écrit que la seule solution est d’obéir au commandement du Christ. Comme une cordée perdue dans le brouillard, il faut suivre et avancer, sans se projeter vers un royaume à venir. L’espérance est une marche têtue. Il y a un appel qui pousse à suivre Jésus sur le seul chemin possible.

 

Paradoxalement, l’impasse est libératrice, elle crée une évidence. « Il n’y avait que cela à faire », ont témoigné plusieurs Justes à qui on demandait ce qui les avait poussés à abriter des Juifs pendant la seconde guerre mondiale.

 

2. L’intervention d’un facteur radicalement différent

 

Espérer, c’est faire intervenir dans le monde un facteur radicalement autre.

 

Pour Bonhoeffer l’incarnation de Dieu en Jésus introduit dans le monde cet élément radicalement nouveau.

 

La grâce qui coûte reste une grâce, un cadeau inespéré au-delà des sacrifices qu’elle impose. Pour Ellul on entre dans une logique radicalement nouvelle quand par exemple le torturé juge sans haine son bourreau.

 

Espérer, laisser intervenir cette force radicalement autre conduit à se mettre en déphasage avec le monde et avec soi-même.

 

Commentant Matthieu 10, 17-21 (« ce que vous aurez à dire vous sera donné à cette heure là, car ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous. »), Hans Christoph Askani décrit ainsi le fonctionnement de l’espérance au sens chrétien : mes mots se retirent de moi pour laisser la place à des mots qu’un autre dira pour moi.

 

L’espérance n’a plus d’objet ; elle se fait sujet de ma vie.

 

Il ne s’agit pas d’un abandon de sa responsabilité, qui pourrait conduire l’individu à un fanatisme aveugle. Bonhoeffer précise que l’obéissance à Dieu est désobéissance à l’égard des puissances du monde et que le courage civique consiste à assumer le libre risque de la foi. Dieu donne la résistance dont nous avons besoin ; l’espérance permet de désobéir dans les moments d’impasse. La clé théologique de la pensée de Bonhoeffer est selon Frédéric Rognon la grâce infinie de Dieu.

 

Jacques Ellul fait une distinction éclairante entre l’espoir et l’espérance. Selon lui, on est en permanence perdu par nos espoirs ; il donne l’exemple d’une partie des Juifs de France qui à chaque étape des mesures dirigées contre eux gardaient l’espoir et ne se décidaient pas à franchir le pas et à fuir. L’espérance au contraire inspire des décisions apparemment folles qui seules peuvent déclencher des interventions extérieures dépassant nos propres forces (dynamiques collectives, gestes de générosité…).

 

Dans une situation d’impasse totale après 1943, Bonhoeffer invite à vivre chaque instant comme si c’était le dernier et pourtant à vivre dans la foi et la responsabilité comme s’il y avait un grand avenir.

 

3. Chérir les moments du royaume dans les moments de catastrophe

 

Devant la catastrophe qui se prépare, que faire ?

Bonhoeffer écrit à sa fiancée que leur couple doit être un « oui à la création ».

Nous pouvons de même faire place à ce qui est positif.

 

Après le tremblement de terre de Messine (1908) Wilfred Monod a rédigé une fiction où se détache la figure d’une infirmière qui, au lieu d’épiloguer sur les causes du séisme et le problème du Mal, soigne les blessés et console les survivants. Face à ceux qui demandent pourquoi le Mal est possible si Dieu existe, Monod invite à se focaliser sur le mystère du Bien et non sur celui du Mal. Dans la catastrophe on peut privilégier de petits espaces d’espérance.

 

Dans l’Apocalypse : est ce qu’on se focalise sur les catastrophes ou sur l’Agneau et l’annonce du Royaume ? Jésus de même rejette les questions des disciples sur la fin des temps et tourne leur attention sur le jeune figuier qui va fleurir au printemps (Marc 13, 28-31).

 

Les séries post-apocalyptiques qui mettent en scène le monde d’après la catastrophe permettent de réfléchir sur les comportements à adopter. Dans la série à succès The Walking Dead se dessinent deux attitudes : des hommes armés de fusils dévalisent les derniers stocks des magasins tandis que des femmes et des enfants cherchent à récupérer des graines pour planter des jardins.

 

En conclusion, du point de vue climatique, la catastrophe est déjà là. Sans négliger les petits gestes qui permettront de limiter son ampleur, il faut développer les forces de solidarité et donner davantage d’importance à des moments de partage et de fraternité.

 

Rédigé par Henri Parlier et Claire Evesque

 

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