La naissance de l’antijudaïsme

Pierluigi PIOVANELLI, Directeur d’études à l’EPHE, section des sciences religieuses, chaire « Origines du christianisme », professeur à l’université d’Ottawa - 12 décembre 2021.

 

Dans sa deuxième conférence, Pierluigi Piovanelli nous a fait part des débats concernant l’apparition de l’antijudaïsme dans les églises chrétiennes.

 

Un certain antijudaïsme se manifeste dès les années 70 dans les communautés chrétiennes ; la destruction du temple de Jérusalem par Titus est vue comme une punition divine pour le peuple qui n’a pas su recevoir le Messie et qui a persécuté ses disciples. Selon les situations locales en effet les premières communautés chrétiennes vivaient en assez bonne intelligence avec les communautés juives ou ont été au contraire rejetées par elles et dénoncées aux autorités romaines. Les thèses antijudéennnes s’affirment entre autres dans le traité Contre les Juifs de Tertullien (né vers 155 – mort en 220) puis dans l’Histoire ecclésiastique d’ Eusèbe de Césarée (né vers 265 – mort en 339).

 

Pierluigi Piovanelli s’est attaché à détruire les thèses traditionnelles faisant de l’apôtre Paul et de l’auteur de l’Apocalypse des antijudéens. En s’appuyant sur un commentaire historique et philologique serré, il considère que les versets II, 15-16 de la première Épître aux Thessaloniciens, qui accusent les Juifs d’avoir « tué le seigneur Jésus » et d’être « des ennemis des hommes », sont un passage interpolé, ajouté au texte de Paul après 70.

 

Les diatribes de l’Apocalypse contre la « synagogue de Satan » (II, 9 ; III, 9) formée de « ceux qui se prétendent juifs, mais ne le sont pas » et qui calomnient les chrétiens, viseraient non les communautés judéennes mais les groupes compromis avec le pouvoir romain (« Satan » étant dans l’Apocalypse le nom codé de Rome).

 

La dénonciation de ceux qui enseignent « à se prostituer et à manger des viandes sacrifiées aux idoles » (II, 14 ; II, 20) viserait des communautés qui se seraient totalement affranchies des préceptes juifs de pureté alimentaire (cacherout) et sexuelle (nidda). Pierluigi Piovanelli voit ainsi dans l’auteur de l’Apocalypse un chrétien « philojudéen », proche de la communauté de Jérusalem.

 

Le conférencier a ensuite examiné plusieurs mouvements marginaux qui se sont développés dans les premiers siècles de notre ère et que les historiens du christianisme ont considérés comme fortement antijudéens. Il s’est appuyé sur des découvertes archéologiques récentes pour contester cette interprétation.

 

Les mystiques chrétiens qui ont écrit au IIe siècle L’Ascension d’Isaïe, sont en fait très proches des mystiques juifs adeptes de la Merkava (contemplation du trône divin) et les passages où ce texte accuse les enfants d’Israël d’avoir persécuté Isaïe et Jésus sont à relativiser, d’autant que ces mystiques chrétiens sont condamnés dans les écrits attribués à l’évêque Ignace d’Antioche, textes très antijudéens.

 

Jusqu’à une période récente, la recherche historique et théologique voyait dans les courants hérétiques marcionite (première moitié du IIe siècle) et gnostique les sources d’un antijudaïsme ontologique, c’est-à-dire qui se manifeste dans la conception même de la divinité. Ces deux courants détachent en effet le christianisme naissant de ses racines juives. Les marcionites distinguent totalement le Dieu d’amour des chrétiens du Dieu vengeur des Juifs. Le chercheur américain David P. Efroymson propose cependant une relecture des positions des marcionites : ceux-ci seraient plutôt « alterjudéens », c’est-à-dire accepteraient la juxtaposition de deux traditions, juive et chrétienne, sans affirmer que l’une doive supplanter l’autre. D. P. Efroymson note que les théologiens qui ont combattu le marcionisme ont développé au contraire des thèmes antijudéens : pour Tertullien, auteur du Contre Marcion, le Dieu unique qui avait d’abord choisi Israël aurait puni son peuple pour ne pas avoir reconnu le Christ.

 

Pour les gnostiques le Jésus historique, né juif, n’est que la forme provisoire prise par le véritable Messie qui est un être purement spirituel. En accordant peu d’importance au Jésus historique, les gnostiques minimisent ses souffrances et ne font peser aucune culpabilité sur le peuple juif, allant même jusqu’à réhabiliter Judas.

 

Dans les débuts du christianisme, les philojudéens ont donc été plus nombreux que l’histoire religieuse traditionnelle ne l’affirmait. Il y eut des positions intermédiaires dites « alterjudéennes », qui se placent dans un autre espace que le judaïsme mais ne prétendent pas le remplacer. Les thèses antijudéennes ne se sont imposées qu’au IVe siècle quand le christianisme s’est institutionalisé puis est devenu la religion officielle de l’Empire romain. Elles ont inspiré un « narratif » chrétien de la passion de Jésus, qui a eu tendance à disculper Pilate et à charger les prêtres et le peuple juifs.

 

Rédigé par Claire Evesque

 

Références bibliographiques

 

• Elaine Pagels, Revelations, Penguin books, 2013 (en anglais)

 

• Steve Johnston, Du Créateur biblique au démiurge gnostique, Brepols, 2021

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