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Langage et construction de la réalité
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Pierre-Olivier MONTEIL – 2 décembre 2017
Est-ce qu’on construit la réalité ? Non, on peut dire plutôt « représentation » car la réalité est là, avec ou sans nous ; on ne la fabrique pas. Mais, que se passe-t-il entre notre regard et la réalité elle-même ?
« J’ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu’ils ne tenaient pas un langage clair. » (Albert CAMUS). Il y a donc un rapport entre le bonheur ou le malheur et l’usage ou le mésusage du langage.

Le langage : préfiguration de la réalité
Le langage nous aide à donner une figure, une signification à la réalité ; il nous conditionne mais ne détermine pas notre regard sur les choses et le monde.
La linguistique structurale (Ferdinand DE SAUSSURE) indique que le langage est fait de « monèmes », c’est-à-dire des signes ou traces, écrites ou sonores ; chaque signe (signifiant) correspond à un sens , une signification (signifié). Le langage est la passerelle entre signifiant et signifié. La syntaxe définit l’ordre des sons et des mots pour obtenir une trace signifiante. Elle dépend des langues.
Le langage a des possibilités bien supérieures à la réalité. Il permet de rendre présent ce qui est absent, ce qu’on n’a jamais vu, ce qui n’existe pas. L’usage des langues vivantes délimite des frontières entre des communautés linguistiques différentes.
Le langage : représentation de la société
Dans notre rapport à la réalité, le regard scientifique permet peut-être d’accéder à la réalité des choses ; mais la réalité sociale est un véritable enjeu des relations entre les hommes. Quelle image, quel spectacle donnons-nous à travers l’usage du langage que nous avons ?
Paul RICŒUR nous dit que l’utilisation du langage est un progrès sur la violence physique. Le langage est une médiation. La violence qui parle veut avoir raison et se nie comme violence. Mais il existe un discours violent : celui qui prétend avoir raison.
Reconfigurer le langage
Il est possible d’adopter d’autres usages du langage. Le langage existe par l’usage que nous en faisons. Les dictionnaires sont les « cimetières » des mots ! Une langue vivante s’invente tous les jours, par tous ceux qui parlent. Il y a là un enjeu de responsabilité : nous avons un rôle actif potentiel quant à l’avenir du langage que nous allons laisser aux générations futures.
Paul RICŒUR nous dit que si tout le monde mentait, tout s’arrêterait et le langage serait disqualifié. Les citoyens sont responsables de l’avenir de la démocratie. Le langage doit être crédible, il faut avoir confiance dans les autres. La surenchère actuelle, avec un langage creux, est peut-être une pathologie des professionnels de la communication : tout est permis si on ne se fait pas prendre !
Avec le développement des réseaux sociaux, du numérique, il y a un rapport inverse entre la profusion des informations et l’attention portée à ces informations. « Gérer » est le nouveau mot, pour compenser, arbitrer, faire avec… symptome de l’influence de l’économie sur le langage. L’humain devient l’ombre portée de la machine. Il faut faire simple et fédérateur pour avoir du public ; il y a hypertrophie de l’indicatif et disparition de la concordance des temps. Le langage littéraire, poétique est marginalisé.
Comment reconfigurer la société pour un meilleur usage du langage ? Il faudrait commencer petit, ne pas se donner de cap trop ambitieux, redonner un langage qui nous convienne. La qualité de la conversation est incomparable à ce que pourrait faire un robot. Pour cela, il faut prendre le temps, prendre du recul sur une éthique de la parole. Nous sommes dépositaires de cette parole fragile, nous devons être attentifs, prendre soin de ce langage. Il faut rendre le langage vivant, attentif, respectueux, sensible, réceptif.