L’Apocalypse ou le réel reconfiguré

Patrice ROLIN – 16 décembre 2017

 

La réalité est infiniment complexe ; le langage ne peut pas rendre compte de toute la réalité. Comme le dit Paul Watzlawick dans « La réalité de la réalité » : « De toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu’il n’existe qu’une seule réalité. En fait, ce qui existe, ce sont différentes versions de la réalité, dont certaines peuvent être contradictoires, et qui sont toutes l’effet de la communication et non le reflet de vérités objectives et éternelles. »

 

Pourtant aujourd’hui, la « Réalité » (avec une majuscule) s’impose comme indiscutable. Cette affirmation est assumée et théorisée par les agences de communication qui font du « storytelling » pour les politiques, les grandes marques… Mais cela existe depuis l’apparition du langage, quand nos lointains ancêtres ont commencer à raconter des histoires (peintures rupestres…).

 

 

Josué

 

Un premier exemple est le récit de la conquête de la terre promise dans le livre de Josué. Cette conquête est décrite comme très violente, fulgurante, avec destruction des murailles et extermination des populations, la victoire étant un don de Dieu. Le livre des Juges en donne une autre version beaucoup moins brutale, plus lente et graduelle, avec le remplacement progressif d’une population par une autre. Il y a donc deux histoires différentes pour une même réalité. De plus, les archéologues affirment que Jéricho n’a jamais été une forteresse entourée de murailles et que ce n’était qu’une simple bourgade déjà partiellement en ruines à l’époque du récit de Josué.

 

Est-ce une histoire mensongère ? Une post-vérité ? Le récit biblique n’est pas un récit historique qui relaterait des faits vérifiables. Ce qui importe est l’effet de ce récit sur les fidèles. Il s’agit de propager des idées (propagande).

 

 

Apocalypse

 

Le mot « apocalypse » signifie « dévoilement », « révélation » et non pas catastrophe, destruction cataclysmique. La littérature apocalyptique aparaît dans les groupes en grave crise, menacés de disparition. Le récit est un vaet-vient permanent entre le temps présent de l’histoire humaine en situation de crise et le temps de Dieu, temps cosmique. Le récit apocalyptique est une vision qui reconfigure le réel pour soutenir l’espérance et la résistance sprirituelle des croyants. C’est un message d’espérance et de joie pour le présent et non la fin des temps.

 

Les chapitres 12 et 13 de l’Apocalypse montrent le parallélisme entre le combat céleste (affrontement entre Michaël et ses anges et le Dragon) et le combat terrestre (deux bêtes mandatées par le Dragon poursuivent le combat contre les saints et les hommes).

 

 

L’empire romain et Jean de Patmos

 

Pendant la période de la « Pax Romana », l’empire romain s’impose comme une puissance politique, militaire, économique, culturelle. L’empereur est à la fois « Dieu et Maître ». Jean de Patmos n’adhère pas à cette présentation et donne une autre vision de la réalité, différente de la propagande impériale. Il dévoile, à la lumière du Christ, ce qui est « au-delà » de la réalité donnée à voir par l’empire.

 

Cette idéologie dominante est donnée à voir, comme idole : statues, jeux, célébrations,monnaies à l’effigie de l’empereur divinisé. L’Apocalypse est une contestation de cette idolâtrie, au travers de visions. Jean de Patmos montre une vision alternative de la réalité, une reconfiguration du réel, pour les chrétiens d’Asie mineure, avec le Christ (l’agneau) mort et ressuscité et la révélation de Jésus-Christ fils de Dieu. Jean de Patmos refait le monde, le reconstruit, l’interprête. C’est un acte de foi, politique et subversif.

 

Le récit de Jean de Patmos n’a eu aucune influence sur l’empire, ni sur les chrétiens qui ont continué à endurer leurs souffrances. Mais cela leur a permis une résistance spirituelle et c’est peut-être grâce à cela que les Évangiles sont parvenus jusqu’à nous.

 

Finalement, tout est question de regard : sur ce tableau de M.C. Escher, on peut voir soit une troupe de démons, soit une troupe d’anges ; pourtant, il s’agit de la même réalité !

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