Le traitement de l’information

Nathalie LEENHARDT et Etienne LEENHARDT – 13 janvier 2018

 

Résumé en PDF

 

 

Nous avons assisté à une conférence-débat à deux voix, entre deux journalistes représentant chacun un média différent : presse écrite et journal télévisé. Ils ont commencé par présenter séparément leur travail.

 

 

Nathalie LEENHARDT est journaliste, directrice de la rédaction de RÉFORME.

 

RÉFORME est un hebdomadaire protestant créé en 1945, qui apporte un regard différent sur l’actualité, le point de vue protestant. C’est un petit journal d’une vingtaine de pages, préparé par une petite équipe de 9 personnes. Il y a environ 5000 abonnés mais 30 000 lecteurs. C’est un journal totalement indépendant qui ne reçoit aucune subvention et vit des abonnements, des dons et du mécénat.

 

RÉFORME présente des niveaux de lectures très différents : petite rubrique « coup de chapeau » regard sur le monde, portraits, pages théologiques, articles d’opinion… La conférence de rédaction permet de décider du contenu du prochain numéro ; le débat porte donc sur l’actualité, mais avec un certain recul. Le choix n’est pas fait à partir de critères définis, il s’agit d’une réflexion d’équipe sur les questions qui se posent, sur les centres d’intérêt supposés ou connus des lecteurs. Ne pas tout traiter ; ne pas reprendre ce qui a déjà été traité sauf pour y apporter un nouvel éclairage pour susciter la réflexion, pour présenter des opinions divergentes ou opposées.

 

 

Étienne LEENHARDT est journaliste, directeur-adjoint de l’information de France 2, au service « Actualités » de la rédaction, pour la politique étrangère.

 

FRANCE 2 est un média télévisuel de service public. 600 personnes y travaillent ; les moyens financiers sont importants (grâce à la redevance), ce qui permet de produire une information fiable. C’est un média de masse : le journal de 20 h touche environ 5 à 6 millions de téléspectateurs. Cela implique de faire des choix éditoriaux et journalistiques « pour tous ».

 

Les sources d’informations sont les agences de presse (AFP et autres) comme il y a 20 ans, mais il y a aujourd’hui des milliers de sources avec les tweets et les chaînes youtube des politiques et de tout un chacun. La difficulté est donc non seulement de choisir, mais surtout de vérifier l’authenticité des informations. La multiplication des « fake news » complique la tâche du journaliste. Tout le monde peut créer sa propre chaîne youtube et affirmer sa vérité, sans aucune formation journalistique ! Avec ce « bruit médiatique », l’information est moins crédible qu’auparavant et on assiste à une décrédibilisation globale du métier de journaliste.

 

De plus, ce problème (choix et vérification) se pose quatre fois par jour (pour tous les journaux télévisés quotidiens) et non une seule fois par semaine pour un hebdomadaire comme Réforme.

 

Pour rester optimiste, on peut penser qu’à moyen terme, les médias qui resteront sont ceux qui racontent le moins de bêtises ! L’important et de produire une information indépendante des pouvoirs (politique et économique), de respecter le téléspectateur, de ne pas raconter n’importe quoi !

 

Depuis l’arrivée du numérique, beaucoup de médias ont mis leurs contenus en accès libre sur internet. Certains sont revenus à un accès payant, de manière à pouvoir offrir des contenus de qualité.

 

Les deux conférenciers ont ensuite répondu aux questions des auditeurs, sur les thèmes suivants :

 

Qu’est-ce que la vérité ?

Chacun a sa vérité. Il y a actuellement une certaine défiance vis-à-vis du travail des journalistes : cette impression qu’on nous cache toujours quelque chose ! Le travail du journaliste est de rendre compte de la façon la plus objective possible d’une situation donnée. Est-ce cela tendre vers la vérité ?

 

Que penser du nouveau journal « ebdo » ?

Le journalisme citoyen veut se rapprocher des gens. Mais la difficulté est de trouver un financement suffisant pour produire des informations vérifiées. Les lanceurs d’alerte, c’est bien, sauf si l’information est fausse !

Plus il y a de titres, plus l’offre est variée, plus c’est une chance pour nous tous. Mais méfiance : tout le monde se dit journaliste, la profession est très décriée alors que le journalisme est un métier, qui exige des règles à respecter…

 

 

Comment trier, comment choisir les informations à traiter ?

Lors d’une conférence de rédaction pour le journal télévisé du soir (France 2), les critères de choix sont : l’actualité immédiate, qu’est-ce qu’on peut amener dont les autres n’ont pas parlé, ne pas montrer un jour ce qu’on a montré la veille. Le choix est un compromis et en dernier lieu, c’est la rédaction en chef qui tranche.

 

Les informations ne sont pas suffisamment suivies dans le temps

Trop souvent, on oublie de faire du suivi. Mais le « Fact Checking », permet de revenir sur des déclarations d’hommes politiques ou autres et de voir ce qu’il en est aujourd’hui (voir la rubrique « L’Œil du 20 h » du JT du soir). Actuellement, un gros problème est celui de l’authenticité des images diffusées (date…).

 

Les invités « culture » ne sont pas toujours intéressants

Les invités ne viennent jamais gratuitement, mais ils sont choisis pour satisfaire le plus grand nombre ; de plus, ils peuvent aussi parler de leur engagement et pas seulement venir faire de la promotion.

 

Trop de reportages sur les milliardaires et trop d’infos qui font peur

Les sujets sur les milliardaires sont plutôt dans des « news magazines » comme Paris-Match, qui sont vendus en kiosque plus que par abonnement ; l’image de couverture est primordiale pour faire vendre ! D’autre part, il faut des informations pour tous les types de téléspectateurs. La peur fait vendre ! Mais attention en période électorale, le choix des images et des sujets peut être lourd de conséquences.

 

Pourquoi ne jamais parler des trains qui arrivent à l’heure ?

De tout temps, si les choses vont bien, pourquoi en parler ? On retient plus les nouvelles qui finissent mal que celles qui finissent bien. C’est un travers des médias qui fait partie de la formation des journalistes. Mais dans Réforme, média chrétien, on essaie de garder un message d’espérance, on parle d’initiatives positives locales, on montre des gens qui se mobilisent et font en sorte que ce monde aille un peu moins mal.

Le français est râleur, négatif alors que les anglosaxons sont beaucoup plus positifs. Mais est-ce que c’est le JT qui influence la sinistrose française ?

 

Est-ce que ce sont les journalistes qui font les élections ?

Depuis toujours, un politique qui gagne dit que c’est grâce lui, celui qui perd dit que c’est la télé qui l’a fait perdre ! Et quand on interviewe un homme politique de droite, un téléspectateur de gauche dira que le journaliste est trop complaisant et un téléspectateur de droite dira au contraire que le journaliste a été très arrogant et agressif ! Mais il y a des règles très strictes sur les temps de parole.

 

Pourquoi toutes ces infographies à la télévision ?

Cela permet d’améliorer la compréhension de ce dont on parle. À la télévision, si on n’a pas d’image, on n’a pas d’info. Une carte, un diagramme, un graphique… peuvent permettre de faire passer une information.

 

Souvent plus d’émotion que de réflexion

Trop souvent, on surréagit à un évènement aux dépens de la réflexion. Il faut être très vigilant, sortir de l’émotion que peut provoquer un fait divers et réfléchir à long terme. On est dans un court-termisme de plus en plus prégnant avec l’information en continu, les réseaux sociaux…Une info chasse l’autre chaque minute. Un journal comme Réforme peut prendre le temps de traiter les sujets avec du recul.

 

Et l’information radio ?

On assiste aujourd’hui au décloisonnement entre les différents supports d’information : les infos télévisées sont mises en ligne et sont reprises à la radio et inversement, les émissions de radio sont filmées et les images sont reprises par les chaînes d’info… Tous les médias sont en concurrence. Chacun essaie de faire ce que les autres ne font pas, il y a une stimulation permanente…

 

Le paysage médiatique en France est d’une grande richesse par rapport aux autres pays. Mais il est fragile, menacé par les regroupements… Que sera-t-il dans dix ans ?

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