Quelques fins du monde au cœur des civilisations et des croyances

Joëlle DÉSIRÉ-MARCHAND, Géographe-cartographe, spécialiste et cartographe des voyages d’Alexandra David-Néel – 23 novembre 2019.

 

Toutes les civilisations ont envisagé des « fins du monde », l’une des peurs ancestrales des peuples. Mais qu’appelle-t-on « le monde » ? Le terme recouvre des réalités différentes perçues à des échelles différentes. L’environnement géographique, le cadre historique et le rapport au Temps furent, et sont encore, des paramètres majeurs dans les imaginaires eschatologiques.

 

Les anciens Égyptiens craignaient le retour du Chaos initial, c’est-à-dire de l’inorganisé, mais cette peur resta limitée. Dans cette civilisation placée sous le signe du Soleil et de la vie, le destin individuel post mortem primait sur l’idée d’une éventuelle fin de l’Égypte pensée alors comme le monde.

 

Trois récits de Déluge figurent dans des textes écrits en Mésopotamie entre IIIe et le IIe millénaires av. J.-C. : le Mythe d’Atrahasis, l’Épopée de Gilgamesh et le Mythe d’Era. Ce cataclysme d’origine divine était destiné à faire périr l’humanité, non le monde.

 

La notion d’un Temps limité apparut dans les religions ancestrales de la Perse. La durée du monde fut estimée entre 9 000 ou 12 000 ans selon des séquences de 3 000 ans placées sous la domination alternée des deux fils du dieu Zervan : Ahura Mazda (la Lumière) et Ahriman (les Ténèbres). La victoire finale reviendra à Ahura Mazda. Vers le VIIe siècle av. J.-C., Zoroastre promut l’adoration du seul Ahura Mazda, préludant ainsi à la mise en place des grands monothéismes.

 

En Grèce antique, le poète Hésiode (VIIIe siècle av. J.-C.) relate la succession de quatre humanités symbolisées par des métaux allant de l’or au fer. Ce dernier, le plus mauvais, est celui dans lequel nous vivons. En dehors de quelques mythes d’embrasement et de déluges, cataclysmes envoyés par Zeus, une fin définitive du monde n’était guère concevable. Les Stoïciens affirmaient la régénération périodique du monde.

 

Inspirée par des conditions naturelles bien différentes, la mythologie des anciens peuples de l’Europe du Nord décrit la fin du monde dans les textes islandais appelés Edda (VIIIe – XIIIe siècles) : c’est le Ragnarök ou « Destin des Puissances ». Les dieux (Odin, Thor et les autres) mourront lors du combat final contre les forces du Mal. Un couple d’humains abrités par Yggdrasill, l’Arbre du monde, permettra cependant à la vie de renaître dans un monde merveilleux où certains dieux reviendront.

 

L’eschatologie, si présente dans le judéo-christianisme, commence avec le Déluge repris des récits mésopotamiens, souvenir probable de quelque catastrophe naturelle. Apocalypses et prophéties annoncèrent les cataclysmes que l’Éternel enverra sur les hommes à « la Fin des temps », avant le Jugement dernier. Le cadre historique joua un rôle majeur dans l’élaboration de ces visions suscitées par les drames d’époques marquées par les persécutions. L’espérance couronne cependant ces textes annonçant le futur règne de l’Éternel.

 

Parti de l’Arabie sept siècles ap. J.-C., l’islam imposé par Mahomet accentua encore cette crainte de « l’Heure » du Jugement. Tremblements de terre, cataclysmes cosmiques, faux prophètes, dégradation des mœurs, retour d’Issa (Jésus)… en seront des signes précurseurs.

 

Les Sages de l’Inde antique développèrent un paradigme fondé sur l’idée de Temps cyclique. Les Univers se succèdent selon le « Jeu divin ». Les trois dieux principaux (Brahma, Vishnou, Shiva) jouent chacun leur rôle dans l’émergence, le déploiement, puis la résorption des Univers. La période s’écoulant entre deux Univers est qualifiée de non-manifestation. Le cycle de base, appelé kalpa, correspond à 4 320 000 000 années. D’autres cycles sont définis, dont le mahayuga lui-même divisé en quatre âges. Le dernier âge, appelé kali yuga, est celui dans lequel nous vivons : âge de conflits et de destructions.

 

Inspiré par le Bouddha historique qui vécut au VIe-Ve siècles av. J.-C., le bouddhisme garde la conception cyclique du Temps proposée par les hindous, mais sans intervention divine. L’Univers existe par lui-même. Le texte de spiritualité appelé Tantra du Kalachakra prévoit un combat apocalyptique en 2424, au cours duquel un personnage rétablira l’Ordre universel fondé sur la paix et la Loi du Bouddha.

 

Les cataclysmes naturels, en particulier les inondations, affectant la Chine depuis les temps immémoriaux, ont donné lieu à divers mythes de déluges. Mais la « Pensée chinoise » fondée sur les théories du Yin et Yang, des Cinq éléments et sur le Tao ne propose pas de théorie globale aussi finement élaborée que celle des hindous sur la fin de l’Univers.

 

Pour les Mayas du Yucatan dont l’apogée culturelle se situe aux VIIIe-IXe siècles de notre ère, il s’agissait de maintenir l’équilibre entre les forces complémentaires mais opposées qui animent la Nature. Leurs astrologues-astronomes définirent des cycles temporels allant d’un jour à 16 milliards d’années, le cycle le plus angoissant revenant tous les 52 ans.

 

Les Aztèques des XIIIe-XVe siècles affirmaient également la dualité des forces cosmiques, symbolisées par les dieux Quetzalcoatl et Tezcatlipoca, et la nécessité de maintenir l’équilibre du monde. Leurs sacrifices humains réglaient une dette de sang envers les dieux qui s’étaient eux-mêmes sacrifiés pour permettre la marche de l’Univers, La légende des Soleils (ou ères) affirme la succession de quatre Soleils disparus dans des cataclysmes. Le 5e correspond au temps de notre humanité. Il disparaîtra dans le « Mouvement » (tremblements de terre, etc).

 

À la même époque, les Incas affirmaient l’unité de la Création dans une spiritualité fondée sur le respect de la Terre sacrée des Andes, du Père Soleil (Pachakamac) et de la Terre Mère (Pachamama).

 

Le même respect de la Terre et des grands « Mystères » de l’Univers guide encore la pensée des Indiens d’Amérique du Nord. Comme les autres peuples des Amériques, ces tribus ont vu leurs « mondes » disparaître sauvagement lors de la conquête de leurs territoires par les colons européens.

 

Convaincus de l’unité du cosmos dans le Cercle sacré de la vie, les chamanes contemporains exerçant dans toute l’Amérique affirment leurs inquiétudes devant l’inconscience de ceux qui créent d’irrémédiables déséquilibres en surexploitant la Nature. La responsabilité humaine se trouve directement engagée dans les catastrophes qui s’annoncent…

 

 

Quelques ouvrages de Joëlle DÉSIRÉ-MARCHAND :

 

• Origine et fin du monde selon les mythes et les religions Salvator 2012

 

• Alexandra David-Néel Arthaud 2011

 

• Alexandra David-Néel passeur pour notre temps Le Passeur 2016

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