Pour le commun des mortels, Simone Weil apparait comme une philosophe d’une très grande profondeur, « un peu mystique », engagée dans le syndicalisme révolutionnaire, juive convertie1 au catholicisme et morte tragiquement à 34 ans : elle apparait confusément comme un personnage hors normes.
On pense aussi à son engagement dans le Front Populaire, avec les Républicains en Espagne et à son anticolonialisme mais dans ces trois engagements, elle se distingue totalement du communisme.
Apparaissent donc à l’évidence sa spiritualité et son engagement, ce qui tombe bien puisque le titre de notre cycle est justement « Spiritualité et engagement en France au XXe siècle ».
Engagement
On peut affirmer que l’engagement de SW n’est pas le fruit d’une « décision indépendante de sa pensée » qu’elle aurait pu éviter ou supprimer. Son engagement est beaucoup plus profond qu’un engagement militant. L’engagement fait partie de sa spiritualité et si SW a surtout écrit sur sa spiritualité à la fin de sa vie, il est difficile de penser qu’elle n’était pas déjà présente dans sa pensée auparavant.
En tant que philosophe humaniste, spécialisée à cette époque dans l’étude des effets du travail sur l’homme, SW ne peut concevoir de ne pas se confronter physiquement et moralement aux conditions du travail moderne même si elle est consciente qu’elle sera plus abimée qu’une autre personne du fait d’une condition physique fragile.
C’est ainsi que SW s’engage comme ouvrière agricole puis comme ouvrière dans l’industrie. Pour SW le travail n’est pas en lui-même dégradant (elle se détache totalement de la pensée antique et de l’aristocratie française assimilant le travail à un esclavage qui empêcherait la pensée). Il peut permettre à l’homme de s’épanouir, de se réaliser. On a pu parler d’un mysticisme du travail « l’homme se fait matière comme le Christ par l’Eucharistie. Le travail est comme une mort » .
C’est le travail à la chaine qui est dégradant et SW regrette le temps où l’ouvrier (proche de l’artisan) faisait directement son produit alors que dans les années trente il n’est que derrière sa machine (c’est le règne de la machine et du rendement qui déshumanise l’homme).
SW a le même regret pour l’agriculture avec la production de masse, la monoculture, alors qu’auparavant les exploitations assuraient leur propre subsistance3. Le paysan se trouve comme l’ouvrier déraciné et pour SW l’enracinement de l’homme est essentiel à son humanité.
Dans la cohérence de sa philosophie humaniste, SW est profondément pacifiste : il n’y a pas de guerre juste et les vainqueurs sont aussi dégradés que les vaincus (SW dans son engagement anti-fasciste s’était engagée pendant la guerre d’Espagne aux côtés d’une brigade anarchiste mais avait été choquée lorsque ses camarades de lutte partaient tuer les civils du « mauvais camp »).
Son pacifisme absolu lui a été reproché quand avant-guerre elle avait estimé en 1938 qu’il fallait accepter les « désagréments » pesant sur les juifs et les Tchèques pour préserver la paix : position qu’elle regrettera profondément, une fois en Angleterre où elle estime qu’il faut dans certains cas prendre parti (en l’occurrence pour les Alliés contre l’Axe).
Son pacifisme absolu l’incite à condamner le nationalisme : toutefois SW, dans L’Enracinement, admet le nationalisme de compassion pour une petite nation.
Son humanisme compassionnel et son engagement total la poussent à demander de faire partie d’un corps d’infirmières volontaires, qui opérerait entre les lignes de front : on retrouve encore cette volonté d’engagement total (proche du sacrifice) quand elle demande à Robert Schumann d’être parachutée en France…
Elle considère que pour justifier un combat l’homme doit risquer sa vie.
Spiritualité
Sa pensée est totalement originale et il n’est pas possible de la classer et de la rattacher à tel ou tel grand penseur ou tel courant, même si on rappelle qu’elle a suivi les cours d’Alain pendant trois ans d’où une influence certaine et qu’elle a beaucoup lu Durkheim en terminale (or, le grand sociologue a donné une grande importance aux questions d’organisation sociale) mais en revanche le rattachement à Platon (et Pythagore) est évident et d’ailleurs assumé.
Si sa pensée est totalement originale, sa spiritualité, qui fait partie de sa philosophie, de sa pensée, est encore plus inclassable.
Née en 1909, elle a été élevée à Paris dans une famille de la bourgeoisie juive aisée et cultivée mais totalement agnostique (seule sa grand-mère était pratiquante mais la famille ironisait sur ses pratiques et la religion juive lui a paru dès sa prime enfance comme non crédible).
Globalement, elle rejette le Judaïsme et l’Ancien Testament (à l’exception du livre de Job, ce qui est logique). C’est dans ses cahiers rédigés en 1942 avant son arrivée à Londres que l’on peut reconstituer le trésor de sa pensée la plus spirituelle. Cette pensée est aussi originale que profonde.
On peut en citer deux aspects :
- la postulation d’un monde surnaturel qu’on ne peut approcher que par un sens aiguisé du mystère « la notion de mystère est légitime, écrit-elle, quand l’usage, le plus rigoureux de l’intelligence mène à une impasse ».
- On a pu parler du mysticisme de SW mais elle n’est pas une mystique de base comme on les imagine : elle n’est ni hors sol, ni « illuminée »…La mythologie, la poésie, les paraboles, les métaphores pour elle s’inscrivent dans une mystique originelle.
- la « nécessité du renoncement ».
- « Tout être pensant, écrit SW, est digne d’amour seulement pour autant qu’il a reçu l’existence de l’acte créateur de Dieu et possède la capacité de renoncer à cette existence ». « Ce qui est en l’homme est l’image même de Dieu, c’est la faculté de renoncement à la personne ».
- La spiritualité est une dépersonnalisation de la vie. « Notre grand crime envers Dieu, c’est notre existence ».
Pour Jean Marc Ghitti, il y a une profonde cohérence entre sa sotériologie, son ontologie, sa théologie et bien sûr la morale qui en découle.
L’un des maitres mots de cette morale, c’est l’humilité.
Le lecteur des Nouvelles d’Auteuil verra immédiatement une proximité très forte avec Corinthiens 1, 26-30.
Pour Jacqueline Assael (dans le tout récent Réforme du 26 janvier 2023), Paul y évoque la sagesse divine éprouvée en Jésus. Pour la connaître, il faut donc renoncer à son identité pour rejoindre une autre personne, celle du Christ et se confier à elle. Autrement dit, il s’agit d’abolir sa personnalité, et d’une certaine manière de s’anéantir. L’humilité que vise Paul est donc radicale, elle ne concerne pas prioritairement les rapports humains, ni les degrés d’une échelle sociale : elle mesure le décalage infini qui existe entre l’être de Dieu et chaque individu. L’appel à l’humilité est bien de nature théologique et spirituelle.
La spiritualité extrême de SW ne conduit pas à un renoncement au monde ; elle ne pouvait pas comprendre la recherche de Dieu en dehors du monde ; il lui fallait contempler la nature, s’intéresser à l’actualité, rencontrer les hommes, s’imprégner de l’essence des lieux, etc…
La recherche de Dieu dans les monastères cloitrés (comme chez les Chartreux ou au Carmel) devait lui sembler inconcevable.
Dans toutes les villes où séjourne SW, apparaît dans ses écrits la notion d’enracinement.
L’enracinement des êtres est « essentiel » pour SW : elle n’est pas un être purement spirituel, « hors sol » et cette notion d’enracinement explique sa répugnance au travail mécanisé et son aversion au colonialisme. A noter que pour SW, le colonialisme ne concerne pas seulement l’Occident colonialiste qui domine des pays non occidentaux : il concerne tout pays qui détruit l’enracinement du pays qu’il domine ; ainsi elle condamne l’Empire Romain mais aussi en France le pouvoir central royal qui en s’agrandissant s’est comporté comme un colonisateur en détruisant de facto l’enracinement.
SW est ainsi profondément choquée par la conquête de l’Occitanie au XIIIe siècle par le pouvoir central qui aurait tué sa civilisation (d’où son attachement extrême à l’art roman et son aversion tout aussi extrême du gothique) .
Conclusion
80 ans après sa mort SW reste une immense « référence » morale, intellectuelle et spirituelle ; on peut même parler d’une résurgence de sa pensée qui est de plus en plus souvent évoquée. Dans le prolongement de la conférence je me plais à imaginer comment SW se serait située dans le monde intellectuel d’après-guerre (si elle avait pu vivre 40 ans de plus). Nous avons écrit qu’elle était inclassable mais je ne doute pas qu’elle aurait été « aux cotés » de A. Camus, de R. Aron, de C. Levi Strauss et H. Arendt et opposée par nature à JP Sartre, Bourdieu, Derrida, Deleuze etc.
Rédigé par Bertrand Gallay
Lien vers la vidéo de la conférence :
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