« La vie sans la musique serait une erreur, une fatigue, un exil »
(lettre de Nietzsche à Peter Gast).
La vie et la pensée de Nietzsche (1844-1900) ne peuvent être séparées de la musique. Il fut lui-même un bon pianiste capable de brillantes improvisations mais ses compositions ne rencontrèrent pas de succès.
Dans sa jeunesse, le philosophe voit dans la musique le moyen d’unifier la culture allemande en la reliant à la tradition de la tragédie grecque. Il croit alors trouver en Wagner l’artisan de cette renaissance allemande. Mais le Nietzsche de la maturité se détourne de l’œuvre de Wagner pour lui préférer la musique de Bizet, plus en accord avec son objectif d’intensifier la Vie.
Le modèle de la tragédie grecque : union du dionysiaque et de l’apollinien
Dans La Naissance de la tragédie (1872) Nietzsche se demande comment la culture allemande pourrait s’unifier et s’épanouir.
Pour lui l’art est une activité sérieuse et non un simple passe-temps et dans le champ artistique la musique a une place essentielle. Il critique les « philistins » qui ont un rapport d’accumulation à la musique (Considérations inactuelles, 1873-1876).
L’art allemand doit retrouver sa filiation avec la Grèce, la Grèce tragique antérieure à Socrate. La tragédie grecque a su maintenir l’équilibre toujours fragile entre les deux pulsions fondamentales de toute activité artistique : le dionysiaque et l’apollinien. Dionysos, le dieu du vin, de l’ivresse, de la perte de contrôle est aussi en Grèce le dieu du théâtre qui permet d’atteindre au sublime. Apollon est à la fois le dieu de la médecine, de la guérison, de la poésie, de la beauté et de la mesure. L’art total est la synthèse de ces deux forces : le spectacle de la folie, sous le contrôle de l’apollinien permet à la fois la stimulation et la purification des passions. Mais à partir de Socrate et de Platon l’apollinien a été excessivement valorisé aux dépens du dionysiaque.
Le pouvoir de la musique
Comment renouer avec le tragique ? Par la musique.
La musique est l’art par excellence qui mobilise les forces dionysiaques. La génération romantique qui précède Nietzsche se méfie de la raison et considère que la musique permet d’atteindre l’essence du monde mieux que la science. Elle est le langage originel qui exprime quelque chose d’universel. Selon le poète Novalis (1772-1801) la musique renvoie au Tout de la nature.
Nietzsche s’oppose à la prétention de la raison de tout comprendre. Il réhabilite l’ivresse créatrice dionysiaque et cherche une médiation entre les deux pulsions.
Nietzsche et Wagner
Nietzsche a fait sa première visite à Wagner (1813-1883) en 1869. Le compositeur et le jeune philosophe partagent le désir de régénérer l’art allemand, la passion de la musique et l’admiration pour la philosophie de Schopenhauer.
Schopenhauer (1788-1860) considère que nos représentations n’atteignent que la partie visible du monde et qu’en profondeur le monde est régi par la Volonté, force anonyme qui ne laisse pas de place à la liberté individuelle. La musique permet d’entrer en contact avec la Volonté.
Cependant dès les premières représentations de la Tétralogie de Wagner à Bayreuth (1876), Nietzsche est déçu par le côté religieux du spectacle. Il y voit un christianisme déguisé, une apologie du renoncement puisque le dieu Wotan dans l’opéra La Walkyrie réclame sa propre mort.
La rupture avec Wagner est effective dans Humain, trop humain (1878) mais Nietzsche attendra la mort de Wagner (1883) pour publier un pamphlet virulent contre lui Le Cas Wagner (1888). Il continue à respecter la musique de Wagner mais la juge dangereuse : « Wagner n’appartient qu’à mes maladies. » Il considère que le compositeur est resté prisonnier de la philosophie de Schopenhauer dont lui-même se détache. Pour Schopenhauer la vie oscille entre le désir, qui est l’expression d’un manque et donc une souffrance, et l’ennui ; on ne peut échapper à ce cercle que par le retrait dans la contemplation. Or Nietzsche veut désormais sublimer le désir. Il y a une mutation dans son rapport à la musique et à la philosophie. Il abandonne aussi l’idée de rénover la culture allemande, qu’il juge vulgaire.
Bizet contre Wagner
À la musique mortifère de Wagner qui invite à la passivité, Nietzsche oppose celle du Français Bizet qui place l’auditeur dans un processus actif. Il écrit à propos de Bizet : « A-t-on remarqué que la musique rend l’esprit libre ? qu’elle donne des ailes à la pensée ? que l’on devient d’autant plus philosophe que l’on est plus musicien ? » (Le Cas Wagner). En effet la liberté d’esprit est la marque du philosophe.
Légère et chaude, la musique de Bizet associe sérénité et sensualité.
« Danser avec nos chaînes » (Ainsi parlait Zarathoustra)
À l’époque de sa maturité, dans Par delà le bien et le mal (1886), Nietzsche voit dans la musique et la danse le moyen d’échapper aux prêches des moralistes. Il est en guerre contre ce qu’il appelle les « arrière-mondes », les idéaux moraux qui dévalorisent la vie sensible (platonisme, christianisme).
La musique doit intensifier la Vie et développer le sentiment de puissance. Au vouloir-vivre de Schopenhauer, force aveugle par laquelle la nature poursuit ses objectifs en y soumettant les individus, Nietzsche oppose la volonté de puissance par laquelle l’individu s’affirme. Les philosophies idéalistes ont affaibli cette volonté en affirmant le primat de l’idée sur le corps. Pour Platon le corps est le tombeau de l’âme. Nietzsche au contraire veut libérer le corps, l’alléger par la danse et la musique.
Le monde de Nietzsche est un monde sans dieu. Il reste la Vie comme seule réalité et la musique est l’expression de la Vie.
Lien vers la vidéo de la conférence : https://www.youtube.com/watch?v=e0TGlCa3Gnk