L’Église protestante unie de France s’est constituée récemment (2012), sans se doter au préalable d’une déclaration de foi. Pour les uns, il paraissait indispensable de le faire pour permettre à chaque Église réformée locale et à chaque paroisse luthérienne de savoir à quoi elle adhérait en intégrant la nouvelle entité issue du rapprochement entre les deux confessions protestantes historiques. Pour les autres, ce serait précisément une tâche de la nouvelle union que de formuler une telle déclaration. Le rapprochement, en effet, se déroulait dans l’esprit de la Concorde de Leuenberg, signée par nos deux Églises (voir plus loin), par laquelle réformés et luthériens s’accordaient pleine reconnaissance mutuelle. Cette dernière ligne a prévalu et le mouvement a été rapidement lancé une fois l’union réalisée.
Un mouvement ecclésial
Le 31 octobre 1517 constitue la date symbolique à laquelle on situe le tournant qui donnera naissance au mouvement réformateur puis aux Églises qui en sont issues. A cette date, Luther diffusait ses 95 thèses. Ainsi, l’année 2017, cinq cents ans plus tard, est apparue comme une opportunité à saisir, au sein de l’EPUdF, sous le titre « 2017, nos thèses pour l’Évangile ». Dès l’an passé, nous y avons travaillé, vous vous en souvenez peut-être, en nous servant d’un « semainier » proposant quarante thèmes de réflexion sur des affirmations traditionnelles de la foi chrétienne en question pour aujourd’hui. Le processus nous incitait à formuler nos propres thèses.
Entretemps, un groupe de travail prépare une proposition de déclaration de foi, dont nous serons saisis localement début 2016, en vue du Synode régional de l’automne 2016 et du Synode national de mai 2017.
Cette perspective suscite intérêt et questions. Qu’y aura-t-il dans cette déclaration ? Comment conciliera-t-on les approches et sensibilités divergentes qui coexistent dans notre Église ? Faut-il croire à tout ? Et bien d’autres encore.
Ces interrogations, qui sont parfois aussi des inquiétudes, sont légitimes. Elles expriment le caractère sensible de ce qui touche à la foi, on l’a bien vu, douloureusement parfois, dans le débat sur la bénédiction.
Esprit critique et appartenance ecclésiale
Il est bon, de ce fait, d’articuler les termes et enjeux du débat. Je ne le fais pas au plan du contenu, car ce sera précisément l’objectif du travail en Église que nous poursuivrons selon le calendrier proposé à toutes les communautés locales de l’EPUdF. De plus, un parcours intitulé « Croire au 21e siècle » sera proposé dès cet automne à Auteuil pour permettre à toute personne intéressée de faire le point en toute liberté.
Dans un premier temps, j’aimerais ici réfléchir à la manière dont les convictions personnelles s’articulent aux formulations ecclésiales de la foi, qu’elles soient traditionnelles ou contemporaines.
Une parole en Église
Formuler une déclaration de foi, c’est se situer en tant qu’Église et en tant que chrétiens au sein de ladite Église, dans une époque donnée, prenant position dans le contexte et les enjeux qui la marquent. C’est donc d’abord une démarche collective, dans laquelle on s’efforce de trouver des formulations qui expriment les convictions chrétiennes telles qu’elles sont comprises dans une Église particulière.
Si elles sont le fruit d’une époque, elles s’inscrivent aussi dans une histoire. La déclaration indique au sein de quelle tradition chrétienne elle se situe, et les thèmes qu’elle reprend sont souvent marqués. Ainsi, par exemple, on imagine mal, d’autant plus actuellement, que la nouvelle déclaration n’affirme pas, d’une manière ou d’une autre, l’autorité des Écritures.
La déclaration situe également une Église au sein du concert des Églises chrétiennes. Elle exprime à la fois en quoi elle appartient à la foi chrétienne au sens large, et en quoi elle constitue un apport spécifique.
L’orientation donnée à la déclaration sera donc également un enjeu particulier. S’agira-t-il de se démarquer, de se constituer par différenciation – des Églises évangéliques, d’une part, de la tradition catholique d’autre part ? Ou cherchera-t-on plutôt à exprimer des convictions de manière à entrer en relation avec d’autres confessions chrétiennes, et peut-être à trouver des possibilités de rapprochement voire d’expression commune ?
Une parole personnelle
Qu’en est-il au plan de la profession de foi personnelle ? A quel point une déclaration ecclésiale engage-t-elle chacun personnellement ? Comme le suggère le sous-titre de cet article : « entre adhérer sans discuter et discuter sans adhérer », il n’en va ni de s’en tenir à une formulation reçue sans chercher à la comprendre dans le contexte où elle a été émise, ni de se draper dans un esprit critique si autonome qu’il rend problématique toute appartenance ecclésiale.
On observera qu’au sein de notre Église, la lecture de la déclaration est toujours un acte collectif : elle ouvre les assemblées générales et les Synodes. Seuls les ministres sont appelés à dire leur adhésion personnelle à la déclaration de foi au moment de leur reconnaissance de ministère. Est-ce à dire que la déclaration n’engage pas les membres de l’Église ?
Il convient d’analyser cette question à trois niveaux.
Au plan de la discipline d’Église, premièrement, il n’y a pas d’instance chargée de la discipline des membres. Autrement dit, l’Église n’accueille ni n’exclut ses membres en fonction d’une adhésion à une déclaration. Ce qui est demandé trouve une forme concrète dans la liturgie.
En effet, au plan liturgique, deuxièmement, la question se pose en particulier pour le baptême, la confirmation et l’accueil d’un nouveau membre. La liturgie de l’Église réformée de France, qui reste la référence pour la partie réformée de l’EPUdF, comme c’est le cas d’Auteuil, prévoit que chacun est appelé à confesser individuellement que « Jésus-Christ est le Seigneur ». La personne peut également exprimer quelque chose de sa foi et de son parcours avec ses propres mots. Enfin, elle est invitée à dire, avec toute l’assemblée, le Symbole des Apôtres ou un autre texte de confession de foi de la liturgie.
Trois éléments sont ainsi articulés : l’appartenance personnelle à Jésus-Christ, avec la formule inspirée de 1 Corinthiens 12, 3 ; l’insertion dans la communauté ecclésiale et dans la tradition chrétienne, par le Symbole des apôtres, et la possibilité d’une expression personnelle devant l’assemblée.
Au plan personnel, troisièmement, chacun est donc invité à faire le point régulièrement, entre les trois pôles que je viens de nommer : la référence fondatrice au Christ, l’insertion dans une tradition ecclésiale et la formulation personnelle de la foi.
Un exemple : « il est né de la Vierge Marie »
Pour prendre un exemple précis, l’affirmation de la virginité de Marie fait problème à plus d’un. Plus spécifiquement, la conception virginale de Jésus telle qu’elle est soulignée dans le Symbole des apôtres pose question. J’aimerais reprendre cela en trois groupes de questions, auxquelles j’invite qui le veut à réfléchir.
Premièrement, ce point précis met-il en jeu, pour moi, la conviction que Jésus-Christ est Seigneur ? Autrement, dit, est-ce un point central, capital de la foi en Christ ? Si oui, qu’est-ce qui est dit d’important du Christ par cette affirmation ?
Deuxièmement, puis-je entrer dans un travail d’interprétation de cette affirmation de la conception virginale ? Comment les divers témoins du Nouveau Testament soulignent-ils le caractère unique de la personne de Jésus à travers sa venue au monde ? Comment cette notion est-elle exprimée, en particulier par Matthieu et Luc, et comment d’autres la mettent-ils en forme, par exemple Marc, Jean ou Paul ? Qu’est-ce qui a pu amener les Églises, à un moment donné de leur histoire, à choisir une formulation plutôt qu’une autre ? (On peut, bien sûr, élargir le champ historique et s’interroger sur les débats que ce point de doctrine a suscités au cours de l’histoire et jusqu’à ce qu’en disent les théologiens contemporains.)
Troisièmement, comment puis-je formuler ma propre conviction, de manière à entrer en dialogue avec d’autres ? Suis-je en mesure de dire ce que je crois avec mes propres mots, et d’entendre les mots, peut-être différents, que d’autres chrétiens choisissent pour dire leur conviction sur le même thème ?
Autrement dit, l’invitation est faite de formuler une conviction personnelle de manière positive (ce que je crois) et non exclusive – à moins que l’on se sente appelé à constituer l’unique et véritable Église du Christ autour de l’affirmation de ses propres convictions ; ce qui reviendrait, je le crains, à prendre la place du Christ.
En conclusion, il convient donc à la fois de distinguer et d’articuler l’expression des convictions individuelles et la formulation d’une déclaration de foi en Église. L’une comme l’autre se caractérisent autant par leur contenu que par l’orientation choisie. Il est souhaitable, me semble-t-il, qu’un esprit de dialogue préside au processus lancé dans notre Église, comme dans les échanges individuels qui en découleront.
Pour souligner encore ce double aspect, je présente en annexe trois déclarations récentes.
Par le Pasteur Nicolas Cochand