Un Noël Alsacien

Après tout, qu’il fût mort, c’était normal car à l’époque, Jacqueline et moi, nous nous identifiions  à Camille et Madeleine, « les petites filles modèles » dont Maman nous lisait un passage tous les jours. Notre maison, son parc avec pelouse, hauts sapins, verger et jardinet où nous cultivions nos petites  fleurs,  était devenus pour nous le château de Fleurville, et Monsieur de Fleurville était absent du livre… on n’en parlait jamais. Par ailleurs, la Comtesse de Ségur racontait des choses fascinantes : un jour, par exemple, Madeleine ayant fait des bêtises, sa maman lui avait dit : puisque c’est ainsi, vous n’aurez ni dessert ni plat sucré.

Lorsque Noël arrivait, c’était justement le temps des gâteries. Un peu avant, maman faisait ses brédele, petits biscuits alsaciens traditionnels aux noix, à la cannelle, à l’anis ou simplement des sablés aux formes amusantes couvertes d’un glaçage où l’on décelait une pointe d’alcool de mirabelle. Quelques jours plus tard, le méchant ramoneur se présentait à notre porte, couvert de suie noire de la tête aux pieds ; il avait entendu dire qu’il y avait là deux petites filles qui n’étaient pas toujours très sages en conséquence de quoi le Père Noël ne passerait peut-être pas. Nous nous cachions derrière Maman qui lui disait que nous avions promis d’être plus obéissantes à l’avenir. Puis c’était le tour de Saint-Nicolas, le gentil, qui nous apportait des friandises et surtout des lap cure (prononcer à l’alsacienne !) pains d’épices longs et plats, badigeonnés de sucre glace. Enfin, le grand jour arrivait. Un vent de liberté soufflait sur la maison car nos Allemands avaient fait leurs valises pour aller fêter Noël en famille de l’autre côté du Rhin et nous pouvions enfin chanter à tue-tête la chanson que tous les petits Alsaciens connaissaient :

 

           Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine,

           et malgré tout, nous resterons français.

           Vous avez su germaniser nos plaines

           mais notre cœur,  vous ne l’aurez jamais.

 

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    Le 24 décembre, nous passions aussi tout l’après-midi à chanter des cantiques de Noël à l’église. Il y avait là quelques Allemands en armes qui se tenaient debout près de l’entrée et qui chantaient avec nous… en allemand. Déjà, lorsque maman décorait le sapin, NOS Allemands passant près du salon fredonnaient : O tannenbaum (Mon beau sapin) et de façon surprenante, maman chantait quelques mesures  avec les ennemis de la France avant de se détourner. Un vent de liberté disais-je, mais aussi un grand souffle d’amour : nos deux grand-mères venaient fêter la veille de Noël avec nous. Pendant les 364 quatre jours restants, quoiqu’habitant à quelques kilomètres l’une de l’autre, elle ne se voyaient jamais, une bizarrerie aussi normale pour nous que les autres.

     

    Notre grand-mère paternelle : Mamère était protestante et notre grand-mère maternelle : Mamama (à l’alsacienne) était catholique. En ce temps-là et en Alsace plus qu’ailleurs, il était de coutume de se détester ; dans les villages mixtes, les gens choisissaient leurs amis, leur boulanger, et toutes leurs fréquentations en fonction de leur religion, et cela durait au-delà de la mort ; dans le cimetière, une grande allée séparait les Catholiques et les Protestants. En attendant, on se narguait : certains paysans charriaient du fumier pendant que d’autres étaient endimanchés, le vendredi-saint étant sacré pour les Protestants et l’Assomption pour les Catholiques. Facteur aggravant en ce qui nous concernait : du côté paternel on avait quitté l’Alsace entre 1871 et 1918 pour ne pas être allemand, et côté maternel on était resté là ; j’avais une arrière-grand-mère qui a changé cinq fois de nationalité dans sa vie. L’unité se faisait par le dialecte alsacien que tout le monde parlait quel que soit le régime en cours.

     

    Jacqueline et moi, nous aimions nos deux grands-mères ; Mamama nous racontait des histoires de fées et de sorcières et Mamère nous racontait évidemment  l’Ancien Testament  à partir d’un petit livre qui s’intitulait : Histoire du peuple de Dieu. Je me souviens particulièrement du jour où elle nous a raconté l’Exil à Babylone avec force détails et les larmes aux yeux : 50 ans d’exil et ils avaient quitté leurs terres et leurs vignes, et beaucoup étaient morts sans jamais revoir leur patrie. Ce n’est que bien plus tard que j’ai compris l’émotion de ma grand-mère : c’était l’exil des Alsaciens qu’elle nous racontait.Donc, à Noël, nos deux grand-mères étaient là, elles s’embrassaient et prenaient des nouvelles de leurs familles respectives avec, semblait-il, un grand intérêt.

     

    Je me souviens d’un petit incident : Maman avait fait une crèche au pied du sapin et Mamère lui avait dit en pointant un doigt accusateur vers les santons : « Roger (mon père) ne serait pas content ». Je revois ma mère s’accroupissant et amassant tous les santons d’un seul geste dans les pans de sa robe ; puis elle les déposa en vrac sur le coffre que papa avait rapporté des Indes et elle nous dit : « vous pouvez jouer avec… » quelle aubaine !

     

    Le plus beau Noël fut celui qui suivit la Libération ; en Alsace, elle ne fut effective et par petits bouts qu’en fin d’année alors que le Débarquement avait eu lieu en juin.  Les Allemands quittèrent notre ville juste avant l’arrivée des Américains ; en rangs serrés et toujours impeccablement au pas, ils passèrent dans notre rue en criant à tout instant de fermer les volets, sans doute pour éviter un coup de carabine partant d’une fenêtre. Le 24 décembre, ce fut une liesse indescriptible, nos grand-mères dansaient ensemble, le visage illuminé de bonheur et Maman nous avait dit que cette fois-ci, le Père Noël viendrait nous voir en personne. En effet, il y eu un coup de sonnette à la porte et maman descendit ouvrir. Galopades et rires dans le grand escalier… Quand la porte s’ouvrit, Jacqueline et moi restâmes un instant clouées sur place avant de bondir en avant avec des cris de joie : l’homme qui venait d’entrer n’était pas le Père Noël, c’était…Papa !

     

     

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